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Voyage au centre de la création vidéo, Rencontre avec Marc Mercier, co-fondateur et directeur artistique du festival Instants Vidéo numériques et poétiques, poète et réalisateur

Auteur : 27/09/2015 0 comments 929 vues

Qu’est ce que « faire couple » vous évoque ?

On peut commencer par ce qui pourrait être la fin de l’entretien. Ce n’est certainement pas ce que l’on croit. Quand on reçoit sa feuille d’impôt, on a l’impression que la planète est divisée : d’un coté les célibataires et de l’autre coté les couples. Dans les couples, il y a des sous-catégories : ceux qui sont pascés, ceux qui sont en concubinage, ceux qui sont mariés… Je pense que c’est un peu plus compliqué que ça. Sinon il n’y aurait ni de psychanalystes ni d’artistes, deux figures sociales qui s’intéressent à la complexité. Voilà ce que m’évoque « faire couple ».

S’il y a quelque chose qui m’a immédiatement interpellé, c’est le fait qu’on se retrouve à discuter de ça un 10 juin. Cela me donne l’occasion de fabriquer un premier couple. Pour moi, le 10 juin est une date où deux événements se télescopent. Le premier est très personnel. Le 10 juin 1982, ma première fille (Claudie) est née. Ce même jour meurt le cinéaste qui comptait alors le plus pour moi : Rainer Werner Fassbinder.

Il y a là quelque chose de l’ordre de ce qui pourrait faire couple qui a commencé à m’intéresser. C’est ce télescopage de deux événements qui n’ont pourtant rien à voir entre eux mais qui sont frappants : une naissance et une mort. Quelque chose qui commence et quelque chose qui finit. Quand j’en parle, certains de mes amis mystiques me disent : « ta fille est la réincarnation de Fassbinder », ce que je ne lui souhaite pas (rires).

Il y a tout de même quelque chose de cet ordre-là, car la mort de Fassbinder marque la fin d’une époque, la mort de quelque chose, une rage de vivre et une envie d’en découdre avec la société bourgeoise, qui me portait. C’était un homme de théâtre, un poète et un individu qui, à l’âge que j’avais alors me correspondait, pas comme modèle, mais comme inspiration, comme manière de se positionner dans la société, avec un coté dionysiaque.

La passion… La fille était le fruit de la passion. Il ne faut jamais oublier que la passion c’est le fruit. Peut-être que cette question du couple dont nous discutons est à prendre par ce biais-là. Le couple est une construction, c’est un effet du montage comme au cinéma. On prend deux événements qui n’ont rien à voir (une naissance et une mort), deux séquences qu’on met côte à côte, ça crée du sens, une friction et une fiction : quelque chose d’imprévisible qui se passe à ce moment-là.

Cela a-t-il joué dans votre travail de création, à ce moment-là, ou avez-vous déjà commencé à créer, à écrire ?

Je faisais du théâtre à l’époque. J’avais été formé dans la mouvance du théâtre de Bertold Brecht qui fonctionnait sur des constructions de tableaux et non pas de scènes comme dans le théâtre classique. Chaque tableau peut contredire le suivant, ce qui empêche le spectateur de se prélasser au fil de l’eau d’un récit linéaire. C’est un théâtre qui démonte des situations sociales, ce qui oblige le spectateur à prendre position. Démonter et démontrer pour remonter ensuite différemment.

Peut-être que, quand ma fille est née, j’avais l’esprit déjà un peu formaté pour faire ce genre de rapprochements. Cependant, aujourd’hui encore, quand j’entends parler de couple, c’est cette friction/fiction qui m’intéresse. Comment des éléments hétérogènes dans un espace-temps particulier peuvent être mis en relation ? Tout en sachant que c’est une relation construite qui n’est pas de l’ordre de la fusion. Par exemple, si l’on prend un événement beaucoup plus récent et beaucoup moins intéressant : vient de se dérouler le congrès du Parti Socialiste à Poitiers. Si j’avais un film à réaliser à ce sujet, je mettrais une photo du congrès du Parti socialiste et à côté, je mettrais une image de Charles Martel en train de mettre une rouste aux Arabes et j’ajouterais une troisième image avec la descente des policiers à Paris contre les migrants. Je ne sais pas si ces trois éléments font couple à trois ; entre en jeu un amant ou une maîtresse, mais en tout cas, ça interroge. Peut-être que c’est ça un couple, c’est quand ça questionne.

Je trouve que notre question de faire couple rencontre le thème de votre prochain festival international d’art vidéo et multimédia : Les Instant Vidéo (www.instantsvideo.com) Votre titre percutant – « tu me voulais vierge et je te voulais moins con » – peut évoquer aussi un retour au religieux selon des versions radicales, intégristes. Pourquoi ce choix ?

C’est une phrase qu’on a récupéré sur un mur de Marseille. Elle est un peu dans la continuité de ce que l’on avait déjà travaillé lors de la précédente édition du festival dont le titre était : « Pour une libre circulation des corps et des désirs ». Sur un mur de notre bureau on a gardé la banderole qui était accrochée à l’entrée de l’espace de convivialité du festival : « N’entrez pas sans désir ». Je ne sais pas si cela a fait fuir quelqu’un.

Revenons à celle de cette année. Je ne sais pas si nous assistons en ce moment à un retour du religieux. Ce n’est pas parce que des gens agissent au nom d’un Dieu que leur acte est religieux. Le lien entre guerre, attentat et religion, même s’il y a eu dans le passé l’Inquisition, ne va pas a priori de soi. Les gens qui établissent des liens entre ces phénomènes font à tort ou à raison eux aussi du montage.

Il y a plusieurs façons d’entendre cette phrase. Il est vrai que la liberté des femmes est au cœur de nos préoccupations. Les Instants Vidéo sont très impliqués dans les pays du sud de la Méditerranée. Nous sommes très attentifs à ce qui s’y passe. Et nous avons pu constater depuis les Révolutions arabes à quel point les thèmes du désir et de la liberté des femmes sont devenus centraux. D’abord parce qu’elles ont joué un rôle déterminant dès le début des vagues révolutionnaires, et qu’ensuite parce que les forces réactionnaires se sont acharnées contre elles. Ce qui était extraordinaire, c’est qu’en Égypte par exemple, nous pouvions parler de cela sur la place publique, dans les cafés, à la fin des programmations vidéo que j’ai présentées à Alexandrie par exemple. Je crois qu’aucune révolution ne peut réussir si elle ne cherche pas à établir de nouveaux liens entre les sexes.

Je me souviens d’une discussion que j’ai eu dans un restaurant à Alexandrie. Je ne sais plus exactement le pourcentage en France de femmes qui meurent sous les coups de leurs conjoints, c’est un chiffre terrible. Ce qui me fit dire qu’il est beaucoup plus dangereux de se marier que de sortir en mini jupe dans la rue. Il faut alerter les pères, si soucieux parait-il de la pureté de leurs filles, qu’elles risquent moins pour leur peau et leur virginité en allant danser qu’en restant à la maison à élever les enfants. Débats à avoir aussi en Europe, bien entendu.

Ceci dit, cette phrase n’est pas seulement un slogan féministe dénonçant la stupidité des maris jaloux des hommes que leur femme aurait connu avant eux. Cette phrase questionne la représentation. L’idée que l’on se fait de l’autre, de l’étranger, de l’autre sexe… Et comment, par quelles manigances nous allons tout faire pour que l’autre entre dans notre rêve à la place que nous lui imposons plus ou moins consciemment.

Je crois que c’est Deleuze qui disait : « Méfiez-vous des gens qui rêvent parce que, si vous rentrez dans leur rêve vous êtes foutus ».

Cela élargit la question au couple « autochtone/étranger » dans lequel le couple « homme/femme » n’est qu’un cas singulier. Qui est l’autochtone, qui est le migrant dans un couple ? Ne pas se poser sérieusement ces questions peut avoir des conséquences désastreuses. C’est d’ailleurs ce qui se passe en ce moment, il n’y a qu’à voir l’indifférence générale face à la tragédie des migrants qui meurent à notre porte. L’autre est un envahisseur. Ce fantasme des barbares qui vont bientôt remplacer notre civilisation européenne blanche et chrétienne resurgit violemment. Il n’y a qu’à voir la montée des nationalismes et des fascismes en Europe. Dans un tel contexte, il n’y a plus trop la possibilité de faire couple, de faire du montage, pour que cela puisse se faire il faut avoir la possibilité de se rapprocher, de se rencontrer physiquement. Et qu’on ne me dise pas que les réseaux sociaux (internet) comblent ce manque à gagner, ce manque à gagner d’accepter de se perdre dans les bras d’un autre.

Ce que vous dites évoque l’autre festival que vous co-organisez : « /si:n/ », la quatrième biennale d’art vidéo et performance en Palestine. La programmation indique une volonté de créer l’occasion de rencontres entre les étrangers que nous sommes tous, venus du monde entier. Le nombres d’artistes qui sont convoqués à l’occasion de cette biennale est assez impressionnant.

La rencontre a toujours été au cœur du projet des Instants Vidéos. On a même un peu changé le mot à cause de l’actualité inquiétante que nous venons d’évoquer. Nous parlons désormais d’Hospitalité Radicale.

Ce n’est même pas une question de choix, nous avons le devoir d’accueillir quiconque veut nous rencontrer, quelles que soient ses raisons, qu’il fuit la misère ou la guerre ou qu’il soit tombé amoureux d’une autochtone, peu importe… Nous avons pour devoir d’accueillir tout le monde, même toute la misère du monde s’il le faut.

La Palestine ! Je ne sais pas si l’on fait couple avec la Palestine, moi j’aimerais bien, mais, pour ce faire, il faudrait déjà qu’existe véritablement un territoire palestinien. C’est un État sans être un État. Le territoire est véritablement morcelé. Il n’y a plus de continuité entre les villes. C’est aberrant comme situation. Par contre, quand on se rend sur place, on découvre une population qui a soif de rencontres. Ils appliquent l’hospitalité radicale. Sans cela, nous n’aurions jamais eu la chance de co-organiser ce festival qui est un appel à l’ouverture vers le reste du monde, à un dialogue avec le monde contemporain dans toute sa diversité.

Je peux donner un exemple qui m’a frappé.

Quand on s’intéresse aux arts modernes et contemporains, on se méfie toujours un peu quand les pouvoirs s’intéressent au patrimoine… C’est souvent au détriment de la création contemporaine. Les artistes vivant inquiètent les gouvernements. À coté de Ramallah, il y a un immense Centre Universitaire (à Birzeit) au sein duquel ils ont ouvert un musée. Symboliquement, ils ont fait quelque chose de très fort. Quand on rentre dans le bâtiment, sur la partie gauche, c’est un musée patrimonial qui expose des robes traditionnelles, des bijoux, des objets… C’est intéressant parce que ça n’interroge pas uniquement le passé, ça questionne le présent. Il y a des cartes qui permettent de repérer où tel ou tel objet a été fabriqué. La plupart des régions ne sont plus dans le même pays puisqu’entre temps fut créé l’État d’Israël.

Et, sur la droite, vous pouvez visiter une exposition d’art contemporain. Je trouve cela intéressant car ça résume ce que je disais tout à l’heure : il n’y a pas de repli identitaire et passéiste en Palestine. Le passé et le présent s’interrogent. C’est là aussi du montage. On peut dire que le patrimoine et le contemporain font couple. Cela ne va pas de soi. C’est une construction du temps dans un espace donné. Si les racines culturelles d’un peuple sont observées, ce n’est pas pour ignorer les fleurs. Ce Musée est une mise en scène de l’Histoire. Même les Frères Musulmans, pourtant très présents dans l’enceinte de l’Université, protègent ce lieu. Comme quoi, il faut fuir les stéréotypes. Mettre en crise les fausses représentations que l’on se fait du monde.

La première fois que je suis allé à Gaza, avec mon amie et collègue Naïk M’Sili, j’ai présenté une programmation d’art vidéo qui comportait une séquence sensuelle, voire même érotique. C’est quand ce film-là a commencé que je m’en suis souvenu. Pourtant, je fais toujours attention de ne pas faire de provocations stériles. Pendant toute la durée du film, avec Naïk, nous étions vraiment mal à l’aise. En fait, il ne s’est rien passé. Ni les femmes ni les hommes n’ont contesté. Comme quoi, on projette sur les autres ses propres lubies. L’autre n’est jamais là où on l’attend.

De la même façon, j’étais persuadé qu’à Gaza, lorsqu’on est réalisateur, on ne peut faire que du documentaire pour décrire et dénoncer l’horreur de leurs conditions de vie. Et bien non. Pendant le débat, je me suis aperçu que vivaient ici des artistes vidéo qui, comme n’importe où ailleurs dans le monde, se posent des questions poétiques, de formes, de rythmes. Je n’imaginais pas (aujourd’hui, je ris de moi-même) que l’on pouvait avoir des préoccupations poétiques en situation d’oppression militaire. J’ai appris que plus la situation est tragique, plus il faut être poète.

Peux-tu définir ce qu’est l’art vidéo pour vous aux Instants, et pourquoi le choix de la lettre mathématique « si :n » ?

Ce sont nos partenaires Palestiniens qui ont choisi le nom du festival « Si:n ». Ils sont anglophones, alors en anglais (phonétiquement) scene c’est la scène ; seen (to see : voir)

C’est aussi une lettre arabe. L’équivalent du (x), de l’inconnu. La définition de l’art vidéo y est résumée. Ce qui m’intéresse dans la pratique vidéo c’est le si:n, le (x). Il y a quelque chose de l’ordre de l’inconnu dans la construction d’un langage poétique audio et visuel. On pourrait dire ceci : l’art vidéo c’est la série x de l’Audiovisuel.

Qu’est ce que la création vidéo nous apprend sur le faire couple dans le monde contemporain ? Nous indique-t-elle de nouvelles manières de faire couple ?

L’inventeur de l’art vidéo est le Coréen Nam June Paik en nous appuyant sur l’exposition qu’il fit en 1963 à Wuppertal en Allemagne. Un peu plus tard, il a réalisé une vidéo que je considère comme son Manifeste tant elle contient toutes ses idées majeures : « Global Groove ». Une expression argotique américaine que Jean-Paul Fargier a joyeusement traduit par le vagin de la baleine. J’ai du mal à imaginer à quoi peut bien ressembler le vagin d’une baleine. Disons que c’est une métaphore du monde contemporain hyper-médiatisé, avec des milliers d’informations qui circulent à toute vitesse. Dans les années 70′, la télévision assurait la fonction essentielle de la circulation des images et des sons ; aujourd’hui, avec les réseaux numériques, c’est encore plus dense et plus rapide. Paik attrapait ces milliers d’images (comme autant de spermatozoïdes) pour féconder et mettre au monde une œuvre. C’est ça Global Groove. Il s’en forme des couples hétéroclites dans le vagin d’une baleine !

Ça me fait sourire quand j’entends aujourd’hui des gens se réclamer d’un soi-disant art numérique en vantant tous les possibles des nouvelles machines qui permettent de mixer toutes les images du monde en temps réel. Ils font plus facilement et plus rapidement ce que faisait déjà Paik, mais sans le désir. Le désir fabrique des images. La prouesse technique, des visuels. Pour fréquenter le vagin d’une baleine, il faut du désir, sinon, pas de couplage possible. Ou alors, ça s’appelle du viol. Une image, c’est une pensée. Il va nous falloir beaucoup penser à présent, pour inventer malgré les guerres, malgré l’Europe transformée en forteresse, pour nous rencontrer. Nous qui sommes tous des étrangers désireux de faire couple sans fusionner dans un cliché.

Marc Mercier propose aux visiteurs du blog des 45e Journées de l’ECF, une vidéo projetée lors de l’édition 2014 du festival Les Instants Vidéo d’une artiste italienne, Francesca Fini, Touchless (4’43 – 2014)  : https://vimeo.com/91249522

L’artiste est ravi de sa diffusion à cette occasion de nos 45e Journées.

« Le sens du toucher, mais avec son absence ou sa substitution contemporaine: la rareté du contact physique en raison de la croissance hypertrophique de liens virtuels dans les réseaux sociaux, la culture de l’avatar. (…) Dans un monde où nous avons presque peur du contact physique, nous utilisons les écrans de nos smartphones et tablettes numériques pour établir une relation. L’écran tactile est-il la membrane qui filtre un monde qui nous fait peur ? »

Nous l’en remercions vivement.

Interview réalisée par Graziella Gabrielli & Dominique Pasco

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