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Vibrations féminines par Chantal Bonneau

Auteur : 05/07/2015 0 comments 775 vues

BORDS DE SCÈNE

Dans Tsunemasa, Éric Oberdorff met en scène un destin de femme, entre poésie et violence.

Éric Oberdorff, chorégraphe à Nice, dirige la Compagnie Humaine depuis 2002. Tsunemasa, sa dernière création, a été présentée au Théâtre National de Nice en mai 2015. C’est une pièce chorégraphique qui s’inspire d’un conte Nô écrit par Zeami, acteur et auteur japonais du XIVe siècle, qui est déplacée dans le monde contemporain dans sa forme et dans ses thèmes. Ici, le samouraï est une femme d’un certain âge et le voyage qu’elle parcourt n’est pas la recherche du paradis bouddhiste, mais un retour sur sa vie de femme, sur ses luttes pour vivre, en puisant dans ses souvenirs, gais ou tristes, la force et la joie de continuer son chemin.

Les codes du théâtre Nô sont conservés mais ils sont détournés au profit d’un désir de faire partager au public une poésie intemporelle qui passe par le corps de la danseuse, Mariko Aoyama, artiste japonaise qui a dansé notamment avec Pina Bausch et Mats Ek. Elle nous transporte dans son monde où l’onirique côtoie le quotidien. La scénographie dépouillée sert le langage du corps. Dans le clair-obscur de la scène, les objets familiers prennent une densité nouvelle, les gestes ordinaires brusquement amplifiés, répétés, exaltés, deviennent des passeurs d’émotion. Un bras, une main, se met à mener une vie autonome, pur objet du corps et déjà séparé. « Pièce-théâtre », Tsunemasa nous entraîne hors de nos propres limites, entre poésie de l’infime détail et violence d’une passion déchaînée. Cette liberté de création dans laquelle l’interprète s’engage devient la nôtre, nous sommes du voyage. Éric Oberdorff aime laisser cet espace de liberté mais la rigueur d’écriture est conservée. Ce qui naît, jaillit de la scène, c’est une forme inédite qui ouvre vers des horizons inconnus.

Ombre et lumière, pleurs et rires, amours déçus, corps atteint, blessé, c’est un destin de femme qui se lit, qui s’entend, qui se voit. Dans cette création, le chorégraphe reprend des thèmes qui lui sont chers : le rapport à soi, mais aussi à l’autre, au partenaire absent / présent, au monde. Entre poésie et violence, alourdie du poids de ce corps qui la cloue au sol, Mariko Aoyama devient soudaine vibrante d’un nouveau désir qui nous entraîne dans une danse qui semble ne pouvoir s’arrêter. Tsunemasa, est une pièce, une danse, un poème, une histoire, elle est aussi une vibration soutenue par la musique électroacoustique de Kazuko Narita.

Jacques Kériguy, dans son livret est resté au plus près de la force poétique du conte Nô dont il nous livre quelques vers :

« que se rappelle-t-il de ses passions dépecées

Son corps sa voix ses doigts touchant le luth illusions

Illusion le songe sous les paupières closes

Illusion la joie les rires

Illusion ton sourire sans bouche

Illusion l’enlacement des bras qui désirent

Découpé dans la noblesse de tes exploits

Les oiseaux seuls peuvent consoler ta solitude

Sur l’ultime marche du seuil »

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