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Vers un soutien mutuel,Interview de Mme Bosquet, Directrice de Maison de retraite

Auteur : 18/10/2015 0 comments 585 vues

Mme Bosquet est Directrice de la Maison de retraite «  Les Vergers », Groupe Isatis.

Faire couple, qu’est-ce que cela vous évoque ?

C’est d’abord le couple « social », « marital », le couple de « compagnons ». Dans cette acception, faire couple en institution est plutôt exceptionnel, puisque nous n’accueillons qu’un couple marié. Dans « faire couple », on entend un soutien mutuel. Celui qui soutient prioritairement l’autre, nous l’appelons «  aidant principal ». Souvent, l’entrée en institution s’attache au fait que « l’aidant principal » est épuisé et la demande du couple à l’entrée est de mettre de la distance. Parfois, la demande du couple est au contraire de poursuivre un cheminement commun. Nous essayons alors de leur constituer un espace privatif en leur attribuant des chambres côte à côte, dont l’une devient leur séjour, si le couple fait lit commun.

Si le couple ne fait pas lit commun, chacun a alors sa chambre. Un couple qui a toujours dormi dans le même lit a parfois besoin d’être accompagné pour cette séparation qu’il demande car, dans les représentations sociales, faire chambres séparées, c’est être en désaccord.

Est-ce qu’il y a des couples qui se forment au sein même de l’établissement ?

Les couples formés au sein de l’institution seraient plutôt à mettre du côté du « carnet rose » de l’institution. Il n’y en a pas tant que ça.

Par contre, des gens qui se lient, qui ne sont pas forcément des couples sexuels sont courants. Ce peut-être des couples de dames qui se rencontrent et qui passent beaucoup de temps ensemble. On peut avoir des amitiés, des liens, des solidarités, qui se créent dans un duo. Cela peut être très soutenant et c’est ce que nous appelons la « re-sociabilisation ». Cela va à l’encontre de la désocialisation qui précède souvent l’entrée en institution. Nous encourageons ces liens en aménageant des rencontres autour des repas, des activités, des voisinages de chambres et nous constatons de belles histoires.

Est-ce que l’institution se doit parfois d’intervenir lorsque « le couple » peut paraître néfaste pour l’un des résidents ? 

Dans nos établissements, près de 60 % des personnes sont désorientées. Consciemment ou inconsciemment, des personnes appellent des relations de couples, et peuvent inciter quelqu’un à faire couple avec eux. Je pense à des personnes désorientées qui peuvent aller se coucher dans le lit de quelqu’un d’autre car elles n’ont jamais dormi seules et que c’est un problème pour elles. Nous sommes là dans une recherche de proximité, «  d’être avec ».

En tant qu’équipe, nous essayons de ne pas porter de jugement, mais plutôt de s’informer sur ce qu’il se passe. Nous posons des questions pour savoir si la présence de l’autre dérange, ou si, au contraire, elle apporte un confort. Nous constatons qu’elle repose parfois sur une invitation. J’ai en mémoire l’exemple d’un monsieur, qui n’était pas désorienté et qui a eu à plusieurs reprises la visite dans sa chambre, d’une dame désorientée. La psychologue est allée rencontrer le monsieur pour savoir si cette présence l’importunait et ce monsieur a été très clair : il lui a répondu que, pour sa part, il n’avait jamais refusé d’honorer une dame. C’est une belle histoire sexuelle, mais c’est difficile, parfois, de faire admettre à une équipe ce type de comportement. Se pose à l’équipe la position à tenir à l’égard de la famille : est-ce que cela doit-être tu ? Est-on complice ? Sommes-nous coupable de cautionner des attitudes que la « Morale » reprouverait ? Cela pose des problèmes éthiques. Quel est notre droit d’intervenir ? Cela pose aussi la question des enfants et de leur droit de regard. Certains se sentent en droit d’intervenir et de s’en prendre à «  l’intrus ».  « Que veut cette dame à mon père ? » Il ne faut pas oublier la notion de patrimoine, qui peut être mise en question par les enfants lors de la formation d’un couple au sein de la maison de retraite. Il y a parfois des suspicions d’intérêts, lorsque le couple formé fait fi des conventions sociales.

Comment pouvez-vous aborder la question de la dégradation de l’état de santé et de la mort d’un des conjoints à l’autre ? 

Nous essayons de dire ce que les gens peuvent entendre. Le souvenir que j’ai est celui d’un homme dont l’épouse était en fin de vie. Ce monsieur était très désorienté. Lorsque son épouse est décédée, je lui ai annoncé la nouvelle et il a eu cette répartie tout à fait surprenante. Il m’a dit «  on ne dit rien à personne, on fait comme si de rien n’était ». Ce que j’ai entendu, c’est qu’il essayait d’arrêter le temps. Face à la mort, la demande du conjoint ou de la famille est adressée au pouvoir médical : «  est-ce qu’il est en votre pouvoir de la garder encore un peu ? », une demande d’arrêter le temps avant cet événement qui survient. Les gens l’expriment avec leurs possibilités.

Il y a une dimension forte de la vie sociale dans votre établissement, vous faites en sorte de favoriser les liens. Vous me parliez d’emblée lors de notre conversation téléphonique du couple soignant / soigné, pourriez-vous nous en dire quelque chose ?

Notre association est très attachée au concept de «  vie sociale ». Favoriser le lien social, ce n’est pas le créer artificiellement. C’est permettre qu’il ait lieu et laisser la liberté aux gens de l’agir. Nous estimons que notre rôle ne se limite pas à des soins techniques, mais inclut une part de relation qui s’articule autour de «  prendre soin de l’autre, avoir égard à l’autre ». Cette position de soignant repose sur la notion d’ « empathie » qui pose un problème éthique : nous avons de l’empathie, mais sur quoi repose-t-elle ? Est-elle « innée » et «  féminine » ? Peut-elle s’acquérir par la formation ? Comment s’évalue-t-elle ?

Je suis très vigilante à faire en sorte que ces capacités d’empathie ne s’usent pas. Quand elles s’usent, la maltraitance est à la porte.

Pour moi, cette capacité à « faire couple » dans le soin porte sur l’empathie. Le couple soignant / soigné est un couple où le soignant doit venir en soutien du soigné. Il s’agit d’affronter ensemble cette part de la vie que l’on appelle la vieillesse, et qui conduit à la mort. Les soignants ont à affronter la question de la mort et cette dernière «  sur-sollicite » les capacités d’empathie. On doit être dans le ressenti sans se laisser happer par ce que vit l’autre. L’empathie ne dit pas «  vivre à la place de l’autre ». L’empathie, c’est comprendre ce que vit l’autre, avec son corps, avec son esprit, mais pouvoir aussi s’en détacher. Le « burn-out » des soignants, c’est souvent lorsque l’on s’est trop protégé et que l’on a travaillé beaucoup, pour ne pas regarder l’autre, ou au contraire, lorsque l’on a été dans une souffrance partagée telle, qu’a un moment, cela devient trop paralysant ».

La formation de ces couples soignants / soignés repose-t-elle sur un choix des résidents, des soignants, de la direction ? Car on peut être très empathique avec quelqu’un, moins avec un autre. 

Si on parlait de couples soignants /soignés qui se seraient choisi, chacun pourrait décider le matin «  qui fait la toilette de qui ? » et il y a fort à parier que certaines personnes seraient laissées de côté. Or, nous avons un souci d’équité et de justice. Chacun doit bénéficier des soins dont il a besoin.

Il y a donc forcément une répartition des tâches qui correspond à des compétences techniques et des référentiels qui sont très réglementés. Au milieu de tout cela, il faut organiser des « rencontres ». Cela veut dire qu’il faut que les capacités d’empathie des soignants s’appliquent au plus grand nombre et à des situations diverses.

Nous savons bien que parfois, un résident peut nous dire «  ah, c’est tel soignant ce soir, je vais passer une bonne nuit ». Dans ce cas, ça veut dire que la relation est satisfaisante. Il y a aussi des résidents qui ont cette faculté de faire naître l’empathie. Nous travaillons en ce moment autour de quelques résidents qui nous posent problème car ils manifestent en permanence une insatisfaction à l’égard des équipes soignantes. Ces résidents mettent à mal l’estime de soi des soignants et cela est très perturbant. Est-ce que pour autant, ces deux personnes qui sont très perturbantes, ne méritent pas notre égard à leurs difficultés ? Il y a donc un équilibre à trouver entre les obligations, les engagements de l’institution et les demandes ou refus du résident. L’empathie, au milieu de tout cela, fait lien.

Il y a une notion émergente qui est celle du «  patient partenaire ». Tous les résidents chez nous sont les partenaires de leurs prises en soins et de leur accompagnement. Encore faut-il que nous puissions les reconnaître dans ce rôle et que nous ne les transformions pas en « objets de soins ». Nous devons renoncer pour cela à une part du pouvoir médical pour eux ».

 Souvent, c’est un trait de l’autre qui nous interpelle et qui fait que nous pouvons faire couple avec lui. Est-ce que pour vous, c’est le cas dans le couple soignant/soigné ? Est-ce que c’est un support ? Une limite ? 

Chaque soignant à ses propres limites et on entend parfois, dans les recrutements des soignants, certaines motivations qui leur sont personnelles. Souvent, c’est le cas de soignants qui ont eu une grand-mère, parfois au pays, avec le discours de leur société, que les personnes âgées sont respectables et qu’il faut s’en occuper… Mais la réalité de l’institution est tout autre, parce qu’il y a le nombre, parce qu’il y a la rationalisation et parce qu’il y a la personnalité de l’autre qui est différente de ce à quoi le soignant s’attendait. En soignant l’autre, on a un pouvoir sur lui, on attend une reconnaissance de cela. Mais si l’autre est dans une position où il nous dit «  je suis en droit d’exiger qu’on me serve de telle ou telle façon », certains vont s’y plier en demandant comment ils doivent s’y prendre pour satisfaire la demande, d’autres au contraire vont se dire «  c’est moi qui sait ce qu’il faut pour cette personne ». Il y a donc quand même cette notion de pouvoir de l’un sur l’autre. Toutes ces choses rentrent dans la relation, mais elles ne sont pas toujours identifiées lors des gestes d’accompagnements quotidiens.

C’est donc à nous d’essayer d’identifier ce qui peut se jouer, et de voir comment on va pouvoir lever ses verrous pour qu’ils s’acceptent l’un et l’autre. Parfois, les soignants sont dans le soin technique et dans le résultat, mais ont plus de mal à travailler dans la relation. Comme les professionnels sont pour la plupart féminin, avec une empathie quasi culturelle chez le féminin, il y a une certaine soumission à la volonté de l’autre. Ces équilibres-là se rejouent dans des soins qui sont apparemment simples, qui sont de «  faire manger quelqu’un ». Quand je dis «  faire manger quelqu’un », je ne dis pas «  aider quelqu’un à manger seul », les mots ont une importance. On sait pourtant que ce qu’on fait pour l’autre, si on ne le fait pas «  avec l’autre », on le fait «  contre l’autre », ce n’est pas moi qui le dit, c’est Gandhi ! Malheureusement, ce sont des notions qui sont trop peu au travail dans nos institutions.

Entretien réalisé par Caroline Manet

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