content detail

Variations sur le couple dans l’oeuvre de J-P Toussaint, par Benoît Marsault

Auteur : 05/11/2015 0 comments 571 vues

Au fil de quatre romans[i] parus entre 2002 et 2013, Jean-Philippe Toussaint déploie l’histoire d’un couple. En fait on assisterait plutôt à la rupture d’un couple qui ne cesse de se défaire… Pour mieux se refaire ?

Quand débute le premier des quatre textes, Faire l’amour, la crise est à son comble. Le narrateur, dont on ignore tous les insignes sociaux mais ne méconnaît rien des émois, accompagne Marie, brillante créatrice de mode dont l’audace lui confère un statut d’artiste contemporaine, à Tokyo, où elle est reçue royalement en vue de l’installation de son exposition au Shinagawa Contemporary Art Space. L’écriture nerveuse de Toussaint nous fait éprouver l’épuisement des protagonistes, assommés par le décalage horaire, et l’insupportable de leur présence l’un à l’autre : « Nous nous aimions mais nous ne nous supportions plus. Il y avait ceci maintenant, dans notre amour, que, même si nous continuions à nous faire plus de bien que de mal, le peu de mal que nous nous faisions nous était devenu insupportable »[ii].

Tandis que Fuir se situe l’année précédente de cette rupture, et reprend des motifs qui parcourent les quatre œuvres, comme l’électrique association attirance et répulsion (« comme si nous ne pouvions désormais plus nous approcher, et nous aimer, que dans le hérissement et la brusquerie »[iii]), La vérité sur Marie et Nue content l’un, ce que les amants deviennent dans les quelques mois qui suivent la rupture japonaise, le second, comment peut-être ils vont finir par se réunir. Toussaint nous livre aussi, elliptiquement, d’autres coordonnées de ce couple : « à Paris, sept ans plus tôt, j’avais proposé à Marie d’aller boire un verre quelque part »[iv], c’est la rencontre ; « [les] dernières traces de ma présence dans cette chambre où j’avais vécu plusieurs années »[v].

Haletante de phrases syncopées, percutante de scènes chargées de tension sexuelle, saisissante de descriptions poétiques, l’œuvre emporte. Mais dit-elle quelque chose, en tant que représentante de la littérature contemporaine, d’un « faire couple » contemporain ? Dans son commentaire de Faire l’amour, Laurent Demoulin écrit : « cette situation est neuve, et n’a rien à voir avec les récits de rupture des générations précédentes, qui sont en général axés sur le thème de l’usure du désir, de la vie quotidienne qui tue l’amour »[vi]. Toussaint exposerait donc une modalité – au moins littéraire – contemporaine du « faire couple » où la jouissance s’avance frontalement, radicale, « comme si nous nous disputions le plaisir au lieu de le partager, j’avais fini par me concentrer comme elle sur une recherche de plaisir purement onaniste »[vii], mais où aussi « ce qui supplée au rapport sexuel, [et qui] est précisément l’amour »[viii] semble dénudé, considéré avec une acide lucidité, en même temps qu’érigé désespérément en idéal pour lequel les amants luttent.

[i] Toussaint J.P., Faire l’amour, 2002, Fuir, 2005, La vérité sur Marie, 2009, et Nue, 2013, Paris, Les Editions de Minuit.

[ii] Toussaint J.P., Faire l’amour, op. cit., p. 68-69.

[iii] Toussaint J.P., Fuir, op. cit., p. 159-160.

[iv] Toussaint J.P., Faire l’amour, op. cit., p. 13.

[v]Toussaint J.P., La vérité sur Marie, op. cit., p. 54-55.

[vi] Toussaint J.P, « Faire l’amour à la croisée des chemins », in Faire l’amour, op. cit., p. 158.

[vii] Toussaint J.P., Faire l’amour, op. cit., p. 29.

[viii]Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 44.

About author

Faire Couple

Website: