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Une idylle avant-guerre, par Dalila Arpin

Auteur : 07/06/2015 0 comments 729 vues

FEUX DE LA RAMPE

Jerry Salinger et Oona O’neill, une noirceur commune, un humour gothique.

Elle est la fille du dramaturge et prix Nobel de littérature américain, Eugène O’Neill, lui, le fils d’un commerçant juif. Elle est apprentie comédienne et Glamour girl en 1941 tandis que lui, écrivain en herbe et ambitieux, n’a encore publié que quelques nouvelles. Elle a quinze ans, lui vingt-et-un. Oona s’éveille à l’amour le temps d’une chanson et Jerry s’en inspire pour le reste de sa vie.

Frédéric Beigbeder[1] met en scène cet amour dans un roman, sans avoir eu accès aux archives, verrouillées par les familles respectives. Nous apprenons ainsi les liens entre amour et désir (impossible) pour Jerry Salinger : « l’amour est le plus beau quand il est impossible, l’amour le plus absolu n’est jamais réciproque… Les êtres qui s’aiment le plus sont ceux qui ne s’aimeront jamais »[2]. Ou encore son intuition du rapport impossible entre les sexes : « Love is a touch and yet not a touch »[3], avec toutes les nuances que cette phrase décline.

L’écrivain de « l’indétermination orgueilleuse »[4] du sujet au XXIe siècle tombe ainsi amoureux d’Oona, l’une des plus jolies filles de New York, à la vie mondaine, et fille aussi de l’un des plus grands écrivains américains de son temps, qu’il admire. Comme Freud nous l’apprend, un homme ne peut aimer une femme que si elle est en lien avec un autre homme. De son côté, Oona est attirée par un jeune homme d’un mètre quatre-vingt-dix au regard sombre. « Complètement ivres, ils se découvrent « une noirceur commune »[5]. « Personne à l’époque n’avait l’humour gothique ». Leur relation est faite de caresses et d’aveux. Elle lui confie le drame de sa vie : être « orpheline d’un père vivant et célèbre », qu’elle appelle sans qu’il ne lui réponde – ou seulement pour lui sommer de ne pas lui faire honte et lui prédire un destin d’actrice de seconde zone, à la notoriété éphémère.

Aimer c’est vouloir sauver une femme, dit encore Freud. Mais Oona échappe à Jerry. Se sentant perdre la bataille des sentiments, il s’engage dans l‘armée et part libérer la France. Elle ne vient pas lui faire ses adieux et part tenter sa chance à Los Angeles.

Avec la Grande Guerre, leurs chemins bifurquent à jamais. À Hollywood, elle rencontre Charlie Chaplin. Par le rire, elle trouve la façon de traiter sa tristesse : « l’enfant esseulé avait trouvé un protecteur »[6]. La substitution d’un père pour un autre est réussie : dès l’annonce des fiançailles, le père d’Oona coupe les ponts avec elle pour toujours.

L’auteur imagine une suite épistolaire à la relation : Jerry continue à lui déclarer sa flamme et s’il la met sur un piédestal, c’est pour mieux l’en descendre. Il lui adresse une lettre assassine lorsqu’il apprend sa rencontre avec Chaplin. Il tente, fidèle à son idéal, encore une fois l’impossible.

Il y a des amours dont on ne guérit jamais : il finira ses jours avec une compagne infirmière, nommée… O’Neill.

[1] Beigbeder F., Oona &Salinger, Paris, Grasset et Fasquelle, 2014.

[2] Ibid, p. 72-73.

[3] Ibid, p. 73.

[4] Ibid, p. 74.

[5] Ibid, p. 100.

[6] Ibid, p. 168.

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