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une histoire de tradition par Fouzia Taouzari-Liget

Auteur : 20/09/2015 0 comments 1820 vues

 

Le mariage arrangé n’empêche pas les liaisons inconscientes!

Voici une histoire de couple, aux mille et une facettes. C’est l’histoire de Yassine et Fatima. Tous deux sont nés dans le même petit village d’Orient. Voici un bout de leur histoire telle qu’elle a été recomposée par leur fille née en terre d’Occident.

Fatima a grandi dans un univers féminin, entre ses tantes et sa grand-mère maternelle, sans contrainte, libre et insouciante. C’est sa grand-mère qui l’élevait depuis sa plus tendre enfance. Sa mère était absente, elle ne la connaissait pas.

Une voisine, femme au regard triste, avait l’habitude de leur rendre visite à la maison. Alors qu’elle avait huit ans, Fatima entendit sa grand-mère dire à cette femme : « Heureusement qu’il te reste ta fille, Fatima ». C’est alors qu’on lui révéla que cette voisine n’était autre que sa mère.

Son père avait été assassiné chez lui, en présence de son épouse enceinte de Fatima et de la grand-mère maternelle. Quelques mois après le drame et la naissance de l’enfant, la mère, veuve sans ressources, se remarie. L’homme qui l’avait demandé en mariage avait posé comme condition qu’elle se sépare de son enfant. La mère de Fatima accepta, et confia le nourrisson à sa propre mère.

De son côté, Yassine, deuxième enfant d’une fratrie de dix, quitte les siens à l’âge de huit ans. Par manque de ressources, ses parents l’envoient en ville. Nourri, blanchi, logé dans une famille, il s’occupe du bétail et de la terre en retour. À treize ans, l’âge de la puberté, Yassine, considéré dorénavant comme un homme, est renvoyé. C’est dans l’école de la rue qu’il grandira. Il dort où il peut. Il apprend la mécanique auprès des garagistes. Bref, Yassine se débrouille. À l’âge adulte, dans ce pays où la rencontre des corps n’est autorisée que dans le strict cadre du mariage, il multiplie les mariages de plaisir – nom qu’on donne à ces mariages – et les divorces.

À trente cinq ans, il obtient un contrat comme ouvrier dans une usine de voiture de l’autre côté de la Méditerranée. On est en 1974, l’Occident est l’eldorado de l’Orient. Il quitte son pays et découvre une nouvelle forme de solitude – l’exil. La barrière de la langue, la différence culturelle, le racisme, le font de plus en plus souffrir. Pour y remédier, il veut fonder sa famille dans ce pays d’accueil. Et ce avec une femme qui partage les mêmes valeurs traditionnelles et la même langue que lui.

Il repart dans son pays pendant l’été 1974, et fait savoir pour la première fois à ses parents son désir de se marier et de fonder une famille. Ces derniers pensent à une jeune fille du village, orpheline de père. Il s’agit de Fatima qui, à dix-sept ans, est décrite comme vertueuse et tranquille. En somme, elle a toutes les qualités de la femme traditionnelle : chaste et sans histoire.

Derrière ces qualités, c’est toute une histoire connue qui se réactualise. Yassine a connu le père de Fatima avant le drame. Il se souvient de cet événement tragique qui avait secoué le village. Il accepte donc ce que ses parents lui proposent : aller demander la main de la jeune fille. Les parents partent à la rencontre de la famille de celle-ci, pour demander sa main dans les règles de l’art. Les familles s’arrangent, s’accordent en l’absence des concernés, comme le veut la tradition.

Fatima se souvient de ce moment où ses tantes lui font l’annonce de son mariage. Fatima a suivi le chemin tracé par la tradition. Les futurs époux se rencontrent pour la première fois, le jour du mariage, lors de la cérémonie, chose courante à cette époque. Elle quitte ensuite son pays, sa grand-mère, pour suivre son époux et s’installer de l’autre côté de la méditerranée.

De ce couple exilé naquît, un an plus tard, une fille : alliage subtil de deux cultures – choc des civilisations. À la différence de la mère, cette fille veut savoir :

« Comment as tu réagi à l’annonce de ton mariage ?

— J’ai accepté », répond simplement la mère.

« L’avais-tu vu avant de dire oui ? », poursuit la fille.

« Non.

— Vous vous étiez parlé ? »

— Non ».

La fille continue son investigation. Elle veut comprendre, quelque chose lui échappe dans sa grille d’occidentale :

« Quand l’as tu rencontré pour la première fois ?

— Le jour du mariage », précise la mère, un peu agacée.

La fille n’était pas sans savoir que la rencontre des corps a lieu le jour du mariage, comme le veut la tradition. Alors elle ose franchement :

« Tu as couché le premier soir avec un homme que tu ne connaissais pas ? », taquine-t-elle en faisant mine d’être outragée.

« Oui ! Et alors ? », lui répond la mère, légèrement énervée.

« Mais ça ne se fait pas ! » s’exclame fortement la fille, exagérant l’outrage.

« Donc, tu l’as rencontré le jour de ton mariage. Tu as accepté une demande d’un homme que tu ne connaissais pas. Tu l’as suivi à l’autre bout du monde. Tout cela dans un contexte d’exil ! C’est courageux ! », se surprend à dire la fille pour la première fois.

La fille se tait. Les clichés se fissurent. L’envers du couple traditionnel que forment ses parents lui apparaît sous un nouveau jour – celui du courage. L’amour, nous dit Lacan, est ce qui supplée au rapport sexuel qui n’existe pas. L’amour est ce qui unit deux êtres. Ce lien est énigmatique, car le choix du partenaire est régi par les lois de l’inconscient. Il n’est pas rare que l’analyse vous amène à découvrir que ce choix peut être déterminé par la tradition transmise par la névrose familiale. Là où vous pensiez être libre dans votre choix, vous découvrez qu’inconsciemment, il est déterminé par les signifiants de votre histoire. La tradition est ce qui permet de faire rapport entre les sexes. C’est une des solutions fantasmatiques au problème que tout sujet rencontre face au désir.

Le mariage arrangé de Yassine et Fatima plonge ses racines dans la tradition musulmane. L’amour est venu avec le temps. Les qualités de Fatima qu’il avait mises en avant – chaste et sans histoire – se sont évanouies derrière l’histoire qui l’avait touché à son insu. Car Yassine était détenteur d’un bout de savoir concernant le père de Fatima, ignoré à elle-même. Et il lui parlera de celui qu’on surnommait, dans ce petit village d’Orient, le « français ».

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