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Une guerre non-déclarée. À propos de Démons, de Lars Noren, par Pénélope Fay

Auteur : 04/10/2015 0 comments 578 vues

« Aucun des personnages n’échappe à l’enfer conjugal, ni à celui de la condition humaine. L’auteur nous donne à voir le ‘‘quotidien’’ d’un couple et les démons qui le dévorent. Lars Norén ne voit aucune solution, aucune issue à la lutte des sexes ».

Marcial Di Fonzo Bo

L’insupportable dans la relation amoureuse. L’agressivité, la rancœur, la domination, la violence… Et, de temps à autre, comme des pauses respiratoires dans la partie de ping-pong qu’ils sont amenés à jouer : des mots d’amour, des gestes de tendresse, des ébauches de désir. Ceux-là restent en suspens puisque l’autre, la plupart du temps, ne s’en saisit pas.

Frank et Katarina, mari et femme, ne peuvent pas se passer l’un de l’autre, et ils ne peuvent pas se supporter. Le quotidien qu’ils nous donnent à voir se déplie de flèches assassines, de pulsion vorace, tout autant que d’appels au secours. Ni avec toi, ni sans toi.

« Katarina : Tu m’aimes ?

Frank : Toi ?

Katarina : Oui. Tu m’aimes ?

Frank : Oui. Je t’aime. Beaucoup. Mais je ne te supporte pas. Vraiment pas. Je ne peux pas te souffrir. Mais je ne peux pas vivre sans toi. »[1]

Démons[2] dévoile l’agressivité tapie dans les relations imaginaires, le tranchant de leur face à face. Au milieu de ce duo infernal : un autre couple. Jenna et Tomas, leurs voisins, viennent modifier la distribution des rôles, pour un temps. Jenna, c’est la figure de la mère au corps omniprésent, débordant, entre montées de lait et sueurs hormonales. Tomas, c’est l’autre homme auquel Frank lance sa pulsion. Il lui lance sa pulsion au visage, brutalement, en même temps qu’il lui lance le vase que Tomas ne peut que rattraper. La partie de ping-pong prend de la vitesse en même temps que les phrases se raccourcissent.

« Frank : T’as envie de m’embrasser maintenant ?

Tomas : T’embrasser ?

Frank : Oui… Tu ne peux pas m’embrasser ? Vite.

Tomas : Mais alors il faut que je pose le vase.

Frank : Oui, bien sûr, moi aussi.

Tomas : Tu peux aussi arrêter de le lancer.

Frank : Tu peux aussi arrêter de le rattraper. »[3]

Ces quatre démons-là incarnent une crudité sur laquelle Lars Noren a su poser un voile, de temps à autre, par les silences, l’équivoque, l’étrangeté de leurs réponses qui s’installent à côté des questions. D’où l’importance de la mise en scène, qui a à révéler ce qui est au-delà d’un quotidien assassin ; car ce qui se joue entre Katarina et Frank n’est pas contenu dans leurs phrases. L’étrangeté se perçoit si de l’inaperçu se devine, à travers une mise en scène qui doit poser un voile sur cette guerre non-déclarée.

Marcial di Fonzo Bo a adapté sa mise en scène pour l’écran, à voir sur Arte jusqu’au 09/10, http://www.arte.tv/guide/fr/050715-000/demons

[1] Noren L., Démons, L’Arche, 1994, p. 26.

[2] Actuellement mise en scène par Marcial Di Fonzo Bo, avec Romain Duris et Marina Foïs, Anaïs Demoustier et Gaspard Ulliel au Théâtre du Rond-Point du 9 septembre au 11 octobre 2015. Démons sera diffusé jeudi 2 octobre à 22h40 sur Arte.

[3] Noren L., Démons, op. cit., p. 84.

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