content detail

Contrer le nouvel ordre amoureux : Le couple libertin, par Lydia Vázquez

Auteur : 21/06/2015 0 comments 889 vues

La littérature et la peinture libertines en donnent à voir un éventail : momentané, dépareillé, homosexuel, incestueux…

Le couple tend à l’uniformisation dans un siècle des Lumières profondément embourgeoisé et misogyne. La femme « naturelle » doit désormais jurer fidélité à son mari, à qui elle se dévoue, en épouse soumise. Mais la mise en question des idées anciennes va forcément de pair avec une réflexion sur les valeurs montantes, voire avec une résistance contre. Les libertins luttent contre cette bâtisse des principes moraux bourgeois, construisant un imaginaire multiforme qui, par sa dissemblance, constitue un défi subversif de cette mise en place d’un nouvel ordre amoureux, normalisé et moralisé.

C’est ainsi que face aux époux comme noyau de la famille, à son tour embryon d’une configuration sociale où règne désormais le roi-père, se développe, dans la littérature et la peinture libertines, un éventail d’assemblages grotesques qui vont enrichir l’art galant, rococo, de la France du XVIIIe siècle : le couple momentané, sans lendemain ; le couple homosexuel, gay ou lesbien ; l’accolement incestueux ; la conjonction d’une « belle », ou d’un « beau », avec un être monstrueux ; le duo zoophile, représentant l’accouplement humain-animal ; la dyade née de l’assemblage de l’homme et de la machine ; la symbiose volontaire ou forcée avec des êtres diaboliques, le refus de la dualité par l’autosatisfaction, ou encore par la jonction groupale… s’érigent en autant d’alternatives jouissives au couple rentable parce qu’engendreur, que le pouvoir tente d’imposer.

Dans la Nuit et le Moment (1755) de Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, comme dans Point de lendemain (1777) de Vivant Denon, le titre même en dit long de ces couples, en vogue dans la société mondaine, salonnière et désœuvrée, qui habitent les pages des romans les plus lus de l’époque :

« Enfin, nous avons eu le bonheur d’arriver au vrai : eh ! que n’en résulte-t-il pas pour nous ? Jamais les femmes n’ont mis moins de grimaces dans la société ; jamais l’on n’a moins affecté la vertu. On se plaît, on se prend. S’ennuie-t-on l’un avec l’autre ? on se quitte avec tout aussi peu de cérémonie que l’on s’est pris. Revient-on à se plaire ? on se reprend avec autant de vivacité que si c’était la première fois qu’on s’engageât ensemble. On se quitte encore, et jamais on ne se brouille. Il est vrai que l’amour n’est entré pour rien dans tout cela ; mais l’amour, qu’était-il, qu’un désir que l’on se plaisait à s’exagérer, un mouvement des sens, dont il avait plu à la vanité des hommes de faire une vertu ? On sait aujourd’hui que le goût seul existe ; et si l’on se dit encore qu’on s’aime, c’est bien moins parce qu’on le croit, que parce que c’est une façon plus polie de se demander réciproquement ce dont on sent qu’on a besoin. Comme on s’est pris sans s’aimer, on se sépare sans se haïr, et l’on retire du moins, du faible goût que l’on s’est mutuellement inspiré, l’avantage d’être toujours prêts à s’obliger. L’inconstance imprévue d’un Amant accable-t-elle une femme ? à peine lui laisse-t-on le temps de la sentir. Des raisons de bienséance ou d’intérêt ne lui permettent-elles pas de quitter un Amant ennuyeux, ou qui a cessé de paraître aimable ? tous ses amis se relayent pour l’étourdir sur le malheur de sa situation. Lui prend-t-il un caprice, dans la minute il est satisfait. Sommes-nous dans tous les cas dont je viens de faire l’énumération, nous trouvons les mêmes ressources dans la reconnaissance des femmes avec qui nous avons un peu intimement vécu. »[1]

Un triomphe de la nature ? Homosexualité, hétérosexualité, inceste

C’est à Sade que revient le mérite d’avoir revendiqué, comme personne avant, la « naturalité » du couple homosexuel. Ainsi, dans La Philosophie dans le boudoir (1795), il proclame, en paroles de Dolmancé, dans le « Cinquième Dialogue » :

« Cessons, mes amis, cessons de croire à de telles absurdités : elles font frémir le bon sens. Ah ! loin d’outrager la nature, persuadons-nous bien, au contraire, que le sodomite et la tribade la servent, en se refusant opiniâtrement à une conjonction dont il ne résulte qu’une progéniture fastidieuse pour elle. Cette propagation, ne nous trompons point, ne fut jamais une de ses lois, mais une tolérance tout au plus, je vous l’ai dit. Eh ! que lui importe que la race des hommes s’éteigne ou s’anéantisse sur la terre ! Elle rit de notre orgueil à nous persuader que tout finirait si ce malheur avait lieu ! Mais elle ne s’en apercevrait seulement pas. S’imagine-t-on qu’il n’y ait pas déjà des races éteintes ? Buffon en compte plusieurs, et la nature, muette à une perte aussi précieuse, ne s’en aperçoit seulement pas. L’espèce entière s’anéantirait que ni l’air n’en serait moins pur, ni l’astre moins brillant, ni la marche de l’univers moins exacte. Qu’il fallait d’imbécillité, cependant, pour croire que notre espèce est tellement utile au monde que celui qui ne travaillerait pas à la propager ou celui qui troublerait cette propagation deviendrait nécessairement un criminel ! Cessons de nous aveugler à ce point, et que l’exemple des peuples plus raisonnables nous serve à nous persuader de nos erreurs. Il n’y a pas un seul coin sur la terre où ce prétendu crime de sodomie n’ait eu des temples et des sectateurs. Les Grecs, qui en faisaient pour ainsi dire une vertu, lui érigèrent une statue sous le nom de Vénus Callipyge ; Rome envoya chercher des lois à Athènes, et elle en rapporta ce goût divin.

« Quel progrès ne lui voyons-nous pas faire sous les empereurs ! A l’abri des aigles romains, il s’étend d’un bout de la terre à l’autre ; à la destruction de l’empire, il se réfugie près de la tiare, il suit les arts en Italie, il nous parvient quand nous nous poliçons. Découvrons-nous un hémisphère, nous y trouvons la sodomie. Cook mouille dans un nouveau monde : elle y règne. Si nos ballons eussent été dans la lune elle s’y serait trouvée tout de même. Goût délicieux, enfant de la nature et du plaisir, vous devez être partout où se trouveront les hommes, et partout où l’on vous aura connu l’on vous érigera des autels ! Ô mes amis, peut-il être une extravagance pareille à celle d’imaginer qu’un homme doit être un monstre digne de perdre la vie parce qu’il a préféré dans sa jouissance le trou d’un cul à celui d’un con, parce qu’un jeune homme avec lequel il trouve deux plaisirs, celui d’être à la fois amant et maîtresse, lui a paru préférable à une fille, qui ne lui promet qu’une jouissance ! Il sera un scélérat, un monstre, pour avoir voulu jouer le rôle d’un sexe qui n’est pas le sien ! Eh ! pourquoi la nature l’a-t-elle créé sensible à ce plaisir ?

« Examinez sa conformation ; vous y observerez des différences totales avec celle des hommes qui n’ont pas reçu ce goût en partage ; ses fesses seront plus blanches, plus potelées ; pas un poil n’ombragera l’autel du plaisir, dont l’intérieur, tapissé d’une membrane plus délicate, plus sensuelle, plus chatouilleuse, se trouvera positivement du même genre que l’intérieur du vagin d’une femme ; le caractère de cet homme, encore différent de celui des autres, aura plus de mollesse, plus de flexibilité ; vous lui trouverez presque tous les vices et toutes les vertus des femmes ; vous y reconnaîtrez jusqu’à leur faiblesse ; tous auront leurs manies et quelques-uns de leurs traits. Serait-il donc possible que la nature, en les assimilant de cette manière à des femmes, pût s’irriter de ce qu’ils ont leurs goûts ? N’est-il pas clair que c’est une classe d’hommes différente de l’autre et que la nature créa ainsi pour diminuer cette propagation, dont la trop grande étendue lui nuirait infailliblement ?… Ah ! ma chère Eugénie, si vous saviez comme on jouit délicieusement quand un gros vit nous remplit le derrière ; lorsque, enfoncé jusqu’aux couillons, il s’y trémousse avec ardeur ; que, ramené jusqu’au prépuce, il s’y renfonce jusqu’au poil ! Non, non, il n’est point dans le monde entier une jouissance qui vaille celle-là : c’est celle des philosophes, c’est celle des héros, ce serait celle des dieux, si les parties de cette divine jouissance n’étaient pas elles-mêmes les seuls dieux que nous devions adorer sur la terre. »[2]

Diderot, dans son roman La Religieuse (1760 – 1781, éd. 1796+), condamne les rapports sexuels entre religieuses, forcés par l’enfermement, pour mieux réclamer une sexualité libre, entre individus des deux sexes ou d’un même sexe.

C’est Diderot également qui, ouvertement, a osé ennoblir l’inceste dans son Supplément au Voyage de Bougainville (1772). Il y en vante la pratique naturelle dans certaines contrées du globe, avant que Choderlos de Laclos lui-même en fasse le moteur érotique du viol de Cécile Volanges par le Vicomte de Valmont dans ses Liaisons dangereuses (1782). Voici ce qu’Orou, le sage tahitien imaginé par Diderot, explique à l’aumônier à propos de leur pratique incestueuse :

« L’AUMONIER. Un père peut-il coucher avec sa fille, une mère avec son fils, un frère avec sa s?ur, un mari avec la femme d’un autre ?

« OROU. Pourquoi non ?

« L’AUMONIER. Passe pour la fornication ; mais l’inceste, mais l’adultère !

« OROU. Qu’est-ce que tu veux dire avec tes mots, fornication, inceste, adultère ?

« L’AUMONIER. Des crimes, des crimes énormes, pour l’un desquels l’on brûle dans mon pays.

« OROU. Qu’on brûle ou qu’on ne brûle pas dans ton pays, peu m’importe. Mais tu n’accuseras pas les m?urs d’Europe par celles de Tahiti, ni par conséquent les m?urs de Tahiti par celles de ton pays : il nous faut une règle plus sûre ; et quelle sera cette règle ? En connais-tu une autre que le bien général et l’utilité particulière ? A présent, dis-moi ce que ton crime inceste a de contraire à ces deux fins de nos actions ? Tu te trompes, mon ami, si tu crois qu’une loi une fois publiée, un mot ignominieux inventé, un supplice décerné, tout est dit. Réponds-moi donc, qu’entends-tu par inceste ?

« L’AUMONIER. Mais un inceste…

« OROU. Un inceste ?… Y a-t-il longtemps que ton grand ouvrier sans tête, sans mains et sans outils, a fait le monde ?

« L’AUMONIER. Non.

« OROU. Fit-il toute l’espèce humaine à la fois ?

« L’AUMONIER. Il créa seulement une femme et un homme.

« OROU. Eurent-ils des enfants ?

« L’AUMONIER. Assurément.

« OROU. Suppose que ces deux premiers parents n’aient eu que des filles, et que leur mère soit morte la première ; ou qu’ils n’aient eu que des garçons, et que la femme ait perdu son mari.

« L’AUMONIER. Tu m’embarrasses ; mais tu as beau dire, l’inceste est un crime abominable, et parlons d’autre chose.

« OROU. Cela te plaît à dire ; je me tais, moi, tant que tu ne m’auras pas dit ce que c’est que le crime abominable inceste.

« L’AUMONIER. Eh bien ! Je t’accorde que peut-être l’inceste ne blesse en rien la nature ; mais ne suffit-il pas qu’il menace la constitution politique ? Que deviendraient la sûreté d’un chef et la tranquillité d’un Etat, si toute une nation composée de plusieurs millions d’hommes, se trouvait rassemblée autour d’une cinquantaine de pères de famille.

« OROU. Le pis-aller, c’est qu’où il n’y a qu’une grande société, il y en aurait cinquante petites, plus bonheur et un crime de moins.

« L’AUMONIER. Je crois cependant que, même ici, un fils couche rarement avec sa mère.

« OROU. A moins qu’il n’ait beaucoup de respect pour elle, et une tendresse qui lui fasse oublier la disparité d’âge, et préférer une femme de quarante ans à une fille de dix-neuf.

« L’AUMONIER. Et le commerce des pères avec leurs filles ?

« OROU. Guère plus fréquent, à moins que la fille ne soit laide et peu recherchée. Si son père l’aime, il s’occupe à lui préparer sa dot en enfants.

« L’AUMONIER. Cela me fait imaginer que le sort des femmes que la nature a disgraciées ne doit pas être heureux dans Tahiti.

« OROU. Cela me prouve que tu n’as pas une haute opinion de la générosité de nos jeunes gens.

« L’AUMONIER. Pour les unions des frères et des s?urs, je ne doute pas qu’elles ne soient très communes.

« OROU. Et très approuvées.

« L’AUMONIER. A t’entendre, cette passion, qui produit tant de crimes et de maux dans nos contrées, serait ici tout à fait innocente.

« OROU. Étranger ! tu manques de jugement et de mémoire : de jugement, car, partout où il y a défense, il faut qu’on soit tenté de faire la chose défendue et qu’on la fasse : de mémoire, puisque tu ne te souviens plus de ce que je t’ai dit. Nous avons de vieilles dissolues, qui sortent la nuit sans leur voile noir, et reçoivent des hommes, lorsqu’il ne peut rien résulter de leur approche ; si elles sont reconnues ou surprises, l’exil au nord de l’île, où l’esclavage, est leur châtiment ; des filles précoces, qui relèvent leur voile blanc à l’insu de leurs parents, et nous avons pour elles un lieu fermé dans la cabane ; des jeunes hommes, qui déposent leur chaîne avant le temps prescrit par la nature et par la loi, et nous en réprimandons leurs parents ; des femmes à qui le temps de la grossesse paraît long ; des femmes et des filles peu scrupuleuses à garder leur voile gris ; mais dans le fait, nous n’attachons pas une grande importance à toutes ces fautes ; et tu ne saurais croire combien l’idée de richesse particulière ou publique, unie dans nos têtes à l’idée de population, épure nos m?urs sur ce point.

« L’AUMONIER. La passion de deux hommes pour une même femme, ou le goût de deux femmes ou de deux filles pour un même homme, n’occasionnent-ils point de désordres ?

« OROU. Je n’en ai pas vu quatre exemples : le choix de la femme ou celui de l’homme finit tout. La violence d’un homme serait une faute grave ; mais il faut une plainte publique, et il est presque inouï qu’une fille ou qu’une femme se soit plainte. »[3]

Sade, comme Diderot, part de la théorie des climats chère à Montesquieu, pour relativiser la condamnation de l’inceste dans nos contrées, qui ne serait pas dans la nature mais le fruit d’une convention, puisqu’ailleurs certains peuples s’en vantent :

« Les Mingréliens et les Géorgiens sont les peuples de la terre les plus beaux, et en même temps les plus adonnés à toutes sortes de luxures et de crimes, comme si la nature eût voulu nous faire connaître par là que ces écarts l’offensent si peu, qu’elle veut décorer de tous ses dons ceux qui y sont le plus adonnés. Chez eux, l’inceste, le viol, l’infanticide, la prostitution, l’adultère, le meurtre, le vol, la sodomie, le saphotisme, la bestialité, l’incendie, l’empoisonnement, le rapt, le parricide, sont des actions vertueuses et dont on se fait gloire. Se rassemblent-ils, ce n’est que pour causer entre eux de l’immensité ou de l’énormité de leurs forfaits : des souvenirs et des projets de semblables actions deviennent la matière de leurs plus délicieuses conversations, et c’est ainsi qu’ils s’excitent à en commettre de nouvelles. »[4]

Il établit, toutefois, non sans une certaine ironie, des limites aux plaisirs incestueux, qui viendraient de la différence d’âge :

« Quand vous aurez de grands enfants, écartez-les de vous : on ne les a que trop souvent vus les délateurs de leur mère. Dussent-ils vous tenter, résistez au désir : la disproportion d’âge établirait un dégoût dont vous seriez victime. Cet inceste-là n’a pas grand sel, et il peut nuire à des voluptés bien plus grandes. Il y a moins de risques à vous branler avec votre fille, si elle vous plaît ; faites-lui partager vos débauches. »[5]

Poétique du couple monstrueux

Les êtres grotesques, monstrueux, gigantesques, difformes, peuplent un imaginaire du Settecento moins éclairé qu’on ne le voudrait. Ils copulent avec des humains, enfants, adolescents et jeunes gracieux, qu’ils forcent, violent, torturent, et parfois ingèrent aussi. Sans doute un des plus emblématiques, reste l’ogre Minski de la Juliette (1801) de Sade. L’épisode est savoureux : Juliette se dirige vers Florence accompagnée de Sbrigani, garde du corps et amant à tout faire. Ils font halte à Pietra Mala, afin de voir les volcans des Apennins, « irrégularités de la nature » dont Juliette souhaite s’imprégner.  Une voix terrible se fait entendre, celle de Minski, « haut de sept pieds trois pouces, aux moustaches énormes retroussées sur un visage aussi brun qu’effrayant, [qui] nous fit croire un moment que nous parlions au Prince des ténèbres ». Il les invite à son château. Après sept heures de marche dans la montagne, ils arrivent à un étang où une barque noire les transporte vers une île proche. Un sombre château, de hautes murailles dont le sommet se perd dans le ciel, une porte en fer, des fossés… Minski déplace une lourde pierre que lui seul est capable de soulever, et un escalier tortueux les conduit vers les entrailles de la terre. Dans une première salle, au mobilier entièrement fabriqué à partir d’os humains, il leur raconte son histoire : « né libertin, impie, débauché, sanguinaire et féroce », il a parcouru le monde. Il a été « condamné à être brûlé en Espagne, rompu en France, pendu en Angleterre, et massolé en Italie » mais ses richesses l’ont protégé de tout châtiment réel. Minski leur fait traverser ensuite son sérail d’enfants, adolescents et jeunes femmes qui fournissent la chair humaine qu’il lui faut pour ses excès sexuels et alimentaires. La visite du château continue, avec l’exhibition d’un mobilier vivant : « — Les meubles que vous voyez ici, nous dit notre hôte, sont vivants : tous vont marcher au moindre signe. » Minski fait ce signe, et la table s’avance ; elle était dans un coin de la salle, elle vient se placer au milieu ; cinq fauteuils se rangent également autour ; deux lustres descendent du plafond, avant de se placer juste au-dessus du milieu de la table : « — Cette mécanique est simple, dit le géant, en nous faisant observer de près la composition de ces meubles. Vous voyez que cette table, ces lustres, ces fauteuils, ne sont composés que de groupes de filles artistement arrangés. » Le lendemain, Minski leur ouvre son cabinet privé, aux murs peints de fresques luxurieuses, où va avoir lieu le sacrifice de seize jeunes filles. Puis il leur montre une nouvelle salle où sont enfermées deux cents femmes que l’ogre balance dans une cour « remplie d’ours, de lions, de léopards et de tigres » dès qu’elles tombent malades et se révèlent impropres à la luxure et à la consommation. Juliette et Sbrigani finiront par s’enfuir du château de Minski, de peur d’être violentés et dévorés à leur tour, emportant les richesses du monstre.[6] Ici les contes de Perrault sont subvertis en faveur d’un imaginaire de l’appariement monstrueux entre un être anormal et des humains angéliques, qui faisait tant rêver le divin marquis.

Le clitoris, organe emblématique pour Sade puisqu’au service exclusif du plaisir, en dehors de tout but reproductif, apparaît chez certains de ses personnages féminins développé de manière monstrueuse, comme chez Madame Champville dans Les 120 Journées (écrites en prison en 1785), qui en possédait un « saillant de plus de trois pouces quand il était échauffé », pour le doter d’un pouvoir de pénétration semblable ou supérieur à celui d’un pénis. Ainsi, ces accouplements monstrueux se voient en même temps débarrassés de toute différenciation générique.

La zoophilie est le péché mignon des libertins mais surtout des libertines du XVIIIe siècle. Singes et chiens, ouistitis et papillons, caniches ou griffons, se cachent sous les jupons de ces dames ou entre les draps de leurs lits douillets pour mieux les caresser de leurs poils chatouilleux. Fragonard, le peintre galant par excellence après Boucher, se fait un plaisir d’exhiber des jeunes filles en chemise de nuit, à moitié dénudées, folâtrant avec leurs petits cabots appâtés avec des biscuits pour que leurs queues remuent de plus belle sur leurs sexes ouverts au frôlement.

La zoophilie, présente chez l’ « autre » et donc possible dans la nature (Voltaire, Candide, chez les Oreillons), adopte la dimension métaphorique pour illustrer le parallèle de la dévoration masculine du sexe féminin. Soit le petit oiseau farde à peine le vit, attribut masculin, soit la volaille représente le sexe féminin et le chat devient le déprédateur, symbole de la concupiscence masculine. Dans L’Oiseau blanc, conte bleu (rédigé vers 1748), le texte le plus rococo de Diderot, la référence au sexe masculin est claire. Mais c’est dans la peinture que l’allusion animalière reste la plus pédagogique. Dans La belle cuisinière de Boucher (avant 1735), une jeune fille transporte des ?ufs dans ses jupons, dans le décor d’une cuisine. Elle est assaillie par un jeune homme. Un ?uf est tombé par terre et apparaît cassé. Au fond, on voit une marmite couverte et, superposées, des clés qui pendent du jupon de la belle cuisinière. La marmite couverte, à côté des clefs, rappelle  que, si la jeune fille est encore fermée, elle est déjà en ébullition, le couvercle prêt à sauter. À côté de l’?uf gisent deux espèces de cornichons qui travestissent à peine l’engin ayant servi à la casse. Or, au devant de la scène, un chat, la langue tirée, dévore goulument l’entrecuisse d’un poulet, qui illustre l’action de l’épisode même.

Lydia Vázquez  est professeure des universités à l’université du Pays Basque en Espagne (UPV/EHU), spécialiste en littérature libertine. Traductrice de Marivaux, Crébillon, Rousseau, Diderot, Chamfort, Sade et Rétif.

[1]  Claude-Prosper Jolyot de Crébillon, La Nuit et le Moment, 1755, rééd. Amsterdam, J. H. Schneider, 1756, disponible à http://fr.wikisource.org/wiki/La_Nuit_et_le_Moment.

[2]   D.A.F. de Sade, la Philosophie dans le boudoir (1795), version disponible à partir de l’originale, à : http://fr.wikisource.org/wiki/La_Philosophie_dans_le_boudoir/Cinqui%C3%A8me_Dialogue.

[3] Denis Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville, 1772, première édition disponible en ligne à : http://www.gutenberg.org/cache/epub/6501/pg6501.html.

[4] D.A.F. de Sade, Juliette ou les Prospérités du vice, Paris, 1801, version disponible, à partir de cette édition : http://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_de_Juliette,_ou_les_Prosp%C3%A9rit%C3%A9s_du_vice.

[5]    Ibidem.

[6] D.A.F. de Sade, Juliette ou les Prospérités du vice, Paris, 1801, version disponible, à partir de cette édition : http://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_de_Juliette,_ou_les_Prosp%C3%A9rit%C3%A9s_du_vice.

About author

Faire Couple

Website: