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Un être entièrement en acte, interview de Jean-Luc Nancy

Auteur : 28/06/2015 0 comments 1030 vues

C’est à l’absence de tout murmure que je l’ai reconnue

Entretien avec Jean-Luc Nancy, réalisé par Françoise Santon avec le concours d’Hervé Castanet.

Le couple se décrit sous deux rubriques : sans murmure et jeu de forces.

1. Sans murmure
Un couple ne donne pas lieu au murmure relatif à une étrangeté ou à une distance de l’autre, ce murmure par lequel on n’est jamais simplement avec l’autre mais il ou elle est accompagné de ce bas bruit. Ce dernier peut être infime et ne comporter ni méfiance, ni résistance : sans doute est il tout de même l’indice d’une réticence ou d’une réserve presque imperceptible. Je sais en tout cas que pour moi ce murmure a toujours murmuré, sur des tons variés, avec les femmes de toutes les rencontres, histoires sérieuses ou aventures, mais n’est jamais venu murmurer auprès de celle avec qui je suis depuis longtemps en couple et non en association ni en appariement ni en compagnie ou en complicité. Je peux affirmer que c’est à l’absence de tout murmure que je l’ai reconnue.
En un sens ce silence est aussi celui de l’amitié. Il correspond à une absence de signification : on n’est pas ensemble pour quelque raison, motif ou projet. Ce n’est pas non plus « désintéressé  » : c’est plutôt un intérêt dont on ne peut pas soi-même estimer l’enjeu. C’est une évidence, et qui résiste à ce qui parfois la trouble ou la distrait.
Mais l’amitié ne veut pas la vie commune. Le couple au contraire vit en couple et l’absence du murmure correspond à une autre évidence : le couple a une existence propre. Il n’est pas seulement un rapport entre deux, il est un autre qu’eux.
Cela ne veut pas dire que le couple est fusionnel. Il n’est ni fusionnel ni associatif. Il faudrait dire qu’en fait il ne procède pas d’une composition ni d’un mélange des deux qui semblent en être les membres ou les parties. Car ces deux là subsistent chacun de son côté tandis que le couple en quelque sorte les précède ou les excède.
Dans cette situation qui lui confère une espèce l’indépendance, le couple est comme un tiers qui ne serait pourtant pas un autre que les deux ensemble. C’est pourquoi il est silencieux : il n’a pas à parler, il est plutôt un acte. Un être entièrement en acte.
Il est donc aussi peu du côté de l' »un » que du « deux ». Il déjoue les recours à cette numération. Ni deux ne font un, ni un ne se divise en deux. Plutôt trois, c’est-à-dire un mouvement ininterrompu.

2. Un couple de forces.
Le couple est un concept fondamental de la mécanique, domaine de la physique qui étudie les mouvements et les déformations des systèmes. Un couple appliqué à un système provoque une variation de son moment cinétique sans modifier le mouvement de son centre de gravité.
Un couple est l’effort en rotation appliqué à un axe. Il est ainsi nommé en raison de la façon caractéristique dont on obtient ce type d’action : un bras qui tire, un bras qui pousse, les deux forces étant égales et opposées.
Il y a donc un système, c’est-à-dire un assemblage. Son axe peut tourner sur lui-même sous l’effet de deux forces. La résultante des deux forces sur le système est nulle mais le système peut exercer une action sur un élément qui lui est relié. Par exemple, ouvrir ou fermer une vanne.

Le couple consiste donc dans une opposition, une contrariété susceptible de produire des effets sans se diviser lui-même. Chacune des deux forces s’exerce en sens inverse de l’autre mais leur confrontation équivaut à une confortation. Ce n’est pas une collaboration, qui supposerait des énergies de diverses natures employées à un ouvrage commun. Ici il n’y a que des poussées – pulsions, impulsions – qui n’ont pas d’autre destination que de faire tourner le système.
L’action extérieure n’est pas nécessaire. Il se peut qu’il y ait une vanne à ouvrir ou à fermer mais il se peut aussi qu’il n’y ait qu’à assurer la rotation du système. Il peut s’agir d’une roue ou d’un volant de grande taille et de matériau pesant qui n’a d’autre finalité que sa propre rotation.

L’important est que l’axe ne bouge pas. Il ne peut pas bouger, puisqu’il n’est aucune des deux forces. Il est entre elles. Encore une fois, on arrive à trois.

Conclusion :
« je devinais dans un sentiment de frayeur cosmique cet immense mouvement immobile de la mer dans les profondeurs rocheuses ; et tout près de moi, peu à peu, se détachant à ma perception plus labile, des bancs, des gravies ont craqué : j’ai perçu des couples et tu ne peux pas savoir quel sentiment terrible de l’univers j’ai eu, comme si en un éclair je comprenais tout, sans pouvoir rien exprimer : l’amour, les étoiles, les fleurs, les hommes et
Questo enorme mister de l’universo. »
C’est ce qu’écrit Roland Barthes à un ami un jour de 1940. Toujours trois : chaque couple et un mister qui les perçoit.
Jean-Luc Nancy

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Faire Couple

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