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Un couple incestueux, par Christiane Page

Auteur : 21/06/2015 0 comments 936 vues

À L’ÉCRAN

À propos de Dommage qu’elle soit une putain, de John Ford

 

 

En 1917 Freud écrit « Le premier choix d’objet des humains est régulièrement incestueux, dirigé chez l’homme vers la mère ou la sœur »[1] (cette dernière, souvent « en remplacement de la mère infidèle », ou manquante…)

John Ford porte le thème du couple incestueux à la scène en 1633 avec C’est dommage qu’elle soit une putain[2], pièce dans laquelle Giovanni et sa soeur Annabella décident de vivre leur amour, en secret.

La tragédie montre que la revendication de la jouissance, ici incestueuse, balaie les préceptes de la religion dont Giovanni dit : « Je ne trouve dans tout cela que rêves et fables de vieillards/Pour effrayer l’inconstante jeunesse »[3]. Amoureux « de la beauté la plus parfaite », qui est selon lui le miroir de la vertu de la sœur, Giovanni revendique une union que lui semblent légitimer les liens du sang les unissant : « par la religion même nous ne devons faire qu’un : une âme, une chair, un amour, un cœur, un tout […]. La nature en vous créant vous a déjà faite mienne. Autrement c’eût été péché et folie en ne mettant qu’une seule beauté dans une âme double ».

Leur couple renoue avec l’illusion de l’union de deux éléments homogènes dont la rencontre produirait le « un » originel évoqué par Platon dans la fable du Banquet[4]. Ce désir de fusion a son revers mortifère[5]. Giovanni s’exclame : « Perdu je suis perdu ! Mon destin a décidé ma mort […] ce n’est pas, je le sais, le désir, mais mon destin qui me mène ». Et c’est par les cendres de leur mère, dans une scène en miroir qu’Annabella consacre leur couple : « À genoux mon frère, par les cendres de notre mère, je vous conjure… ».

Annabella, enceinte, épouse ensuite Soranzo qui découvre son infortune et décide de tuer le couple. Prévenu, Giovanni poignarde sa sœur dans un dernier baiser, et lui arrache le cœur qu’il apporte aux invités. Le père meurt d’émotion, Giovanni est tué. La lignée incestueuse s’éteint par le meurtre[6]. Inceste et meutre dont Lacan a noté la possible équivalence.

[1] Freud, S., Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, p. 425.

[2] Ford J., Dommage que ce soit une putain, 1633, p. 187.

[3] Comme Freud le notera, l’athéisme survient en même temps que la revendication de la jouissance, ici incestueuse.

[4] Lacan y fait souvent référence pour évoquer la question du « un » qui serait à retrouver.

[5] Cf. Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Paris, Points, 2014.

[6] Inceste et meurtre dont Lacan a noté la possible équivalence (Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil,1957, p. 255).

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