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Un couple français par Audrey Berthelot

Auteur : 05/07/2015 0 comments 977 vues

Robert et Raymonde Bidochon, unis pour le meilleur et pour le pire.

 

 

Qui ne connaît les Bidochon ? Depuis bientôt 40 ans, ce couple de français moyens, inventé et mis en scène par Binet dans une série de bande-dessinées, nous fait toujours autant rire. Au travers de sujets de société variés, les différents numéros épinglent le quotidien affligeant de deux personnages que rien n’oppose, ou presque ! Cette satire, en plus de nous faire rire, a l’intérêt de dévoiler d’une manière originale et sans détour ce que faire couple peut vouloir dire.

Robert Bidochon et Raymonde, née Galopin, se sont rencontrés grâce à une agence matrimoniale, et sont unis pour le meilleur et pour le pire. Robert, c’est l’homme « pleutre, lâche, vaniteux et borné », selon son père. Robert, « faut pas l’emmerder ! » Robert, il se considère un peu comme l’expert, l’homme de la situation. Il passe son temps à dénigrer sa femme et à la traiter comme une moins-que-rien. Mais alors qu’est-ce qu’il peut bien foutre avec elle ? Raymonde, elle, c’est la brave fille, un peu plus sensée que son mari, encore que ! Elle rêve d’amour, de romantisme, d’escapade et se laisse éblouir par la mauvaise foi de son bonhomme. Elle finit toujours par faire ce que ce dernier lui demande : lui garantir son équilibre, sans oublier de nettoyer la moquette et de lui faire à bouffer.

Sur quoi peuvent-ils donc bien s’entendre, ces deux-là ? Disons-le tout de go : sur le rapport que chacun entretient à l’endroit du phallus. Dans son Séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant, Lacan précise ce qu’il en est de cette fonction du phallus. L’homme ou la femme ne sont pas l’un sans l’autre dans le rapport au phallus : « le rapport ne va pas sans tiers terme, lequel est à proprement parler le phallus »[1]. Le phallus est le signifiant à partir duquel l’homme et la femme entrent en relation, pas possible de faire autrement. L’identification sexuelle repose sur ceci : « pour les hommes, la fille c’est le phallus, et […] c’est ce qui les châtre. Pour les femmes le garçon c’est la même chose, le phallus, et c’est ça qui les châtre aussi, parce qu’elles n’acquièrent qu’un pénis, et que c’est raté. Le garçon ni la fille d’abord ne courent de risque que par les drames qu’ils déclenchent, ils sont le phallus pendant un moment »[2] Dès 1958, dans « La direction de la cure », Lacan anticipait ceci : « pour le névrosé […], son désir c’est de l’être [le phallus], et qu’il faut que l’homme, mâle ou femelle, accepte de l’avoir et de ne pas l’avoir, à partir de la découverte qu’il ne l’est pas »[3].

Les Bidochon font donc couple sur ce point précis : maintenir l’illusion d’être le phallus qui manque à l’autre et ainsi voiler le réel du non rapport sexuel. Robert n’en veut rien savoir de la castration. Il s’identifie à un être suffisant, il se prend pour le héros de la France profonde, celui qui n’est pas né de la dernière pluie. La seule chose qui manque au tableau, c’est une femme… C’est là qu’intervient Raymonde : elle est ce qui contribue à son côté plein, elle lui donne une contenance, elle est ce qui lui assure son côté « tout-homme »[4]. C’est le désir que lui porte la bonne dame qui lui assure sa consistance phallique. C’est parce qu’elle croit trouver en lui le phallus qui lui manque, que le bonhomme peut se convaincre qu’il l’est bel et bien.

Raymonde, ce qu’elle réclame avant tout, c’est l’amour ! Le couple qu’elle forme avec Robert lui fait croire qu’avec lui elle l’a trouvé. Tout en donnant la consistance imaginaire dont a besoin son mari, elle dévoile subtilement l’incomplétude de celui-ci… et c’est ça qu’elle vise : que l’autre lui donne son manque, ce qui est le signe de son amour pour elle. Pour maintenir ce subterfuge, celui d’être le phallus qui manque à l’Autre, Raymonde est prête à tous les sacrifices. Tout ce que Robert lui demande, elle l’accepte, tant pis pour elle !

Les Bidochon, à eux seuls, mettent en lumière la logique qui organise les relations entre les hommes et les femmes. Impossible de faire sans le phallus. Ce qui est très drôle avec eux, c’est que chacun des partenaires en passe par l’autre pour maintenir l’illusion d’être le phallus. Ils n’ont de valeur qu’à ce titre, celui de recouvrir illusoirement le manque de l’autre. Robert fait couple avec Raymonde parce qu’elle lui assure sa consistance phallique, Raymonde fait couple avec Robert parce qu’il lui remet son manque qu’elle peut interpréter comme le signe de son amour. Cela ne va pas plus loin que ça… On espère pour eux qu’ils ne s’aperçoivent jamais de leur comédie, ce qui causerait à coup sûr leur rupture et avec elle la fin des Bidochon !

[1]    Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2007, p. 142.

[2]    Ibid., p. 34.

[3]    Lacan J., « La direction de la cure », Écrits II, Paris, Seuil, 1999, p. 119-120.

[4]    Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours…, op. cit., p. 142.

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