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Un couple en péril, par Valentine Dechambre

Auteur : 04/10/2015 0 comments 750 vues

Lors d’une supervision dans un service social de psychiatrie, une intervenante présente le cas d’un patient psychotique suivi depuis trente ans par le même psychiatre et les mêmes équipes soignantes, alternant les hospitalisations de jour et les séjours en service fermé. Trente ans que le personnel soignant fait face à un accompagnement qui le met à rude épreuve, ce patient ne cessant d’incriminer sa prise en charge.

Dans la présentation qu’elle fait du cas, l’intervenante remarque pourtant comment malgré la plainte du patient, et des équipes, un lien s’est créé au fil du temps, arrimant le patient au dispositif institutionnel. Elle relève la position essentielle du psychiatre, qui jamais n’a cédé sur la nécessité de cette prise en charge, et les effets de ce désir sur le personnel soignant. « Une boussole pour la pratique de chacun» précise-t-elle.

Je souligne combien ce désir s’entend dans le fait que les équipes parlent, se parlent de ce patient, lui parlent, bref, la parole circule, et véhicule une présence incarnée.

Et puis il y a la parole du patient lui-même, ces mots furtivement glissés à l’un ou l’autre dans l’équipe, des petits riens teintés d’ironie dont je ne manque pas de relever le sel et la façon dont ils font signe d’un attachement évident du patient au personnel soignant.

Un jeune stagiaire a alors cette parole lumineuse : « Ce patient parle de la psychiatrie comme d’une compagne : il s’en plaint mais ne peut s’en passer. Il fait couple avec elle ! »

La formule fait mouche. Les intervenants se demandent avec inquiétude si précisément ce « couple » n’est pas en train de se « défaire ». Ils évoquent la pression des chiffres et des résultats, la mise en place de protocoles de soins standardisés, qui ne sont pas sans effets sur la pratique de chacun. Ces conditions d’exercice ne risquent-elles pas de dévitaliser peu à peu l’institution ?

Comment « faire tenir le couple » avec des procédures qui ont tendance à abraser la dimension de la parole qui fait lien, et avec elle, le désir qui soutient la pratique ? On peut se demander aussi le sort qui pourrait être réservé aux patients, ceux, en particulier, qui se montreraient peu enclins à suivre tel ou tel parcours de soin défini par les protocoles. N’y a-t-il pas là un risque de les laisser tomber ?

In fine, ne risquons-nous pas d’assister à la disparition progressive du couple patient/institution et de glisser inéluctablement vers des noces autrement plus sombres, celles des Uns tout seuls avec ce que Lacan nomme dans son séminaire vi « l’intolérable douleur de l’existence » dès lors que toute forme de lien social a déserté la vie d’un sujet ?

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