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Un couple désillusionné. À propos de « Le Dieu noir et le Diable blond » de Glauber Rocha, par Émilie Champenois

Auteur : 04/10/2015 0 comments 601 vues

Couplant dans un titre poétique ces signifiants joliment aimantés, le film culte du cinéma novo[i] du cinéaste Brésilien Glauber Rocha pose le décor aride d’une terre violente, sans foi ni loi, où les mercenaires règnent en maîtres et où la fuite, pour ceux qui ne le sont pas, se présente plus comme un éloge qu’une lâcheté.

Les protagonistes, couple de paysans désargentés, essayent de survivre dans les années 40 au cœur de la région du Sertão, qui s’étend du nord-est du Brésil jusqu’à la mer, où les terres sont aussi sèches et désertiques que la condition humaine y est misérable.

L’introduction toute sonore accompagne la caméra, dans la vision d’un homme du commun à l’ouvrage, d’un chant partisan dont le premier couplet « Manuel y Rosa » s’annonce comme un drame. Dans une fazenda[ii], un jeune couple travaillant la terre de ses propres mains dans des conditions qu’ils jugent trop rudes désire s’émanciper. Pour ce faire, ils prennent la décision de vendre leurs dernières vaches au chef de l’exploitation. Prenant la main sur la transaction, le petit commerce finira dans un bain de sang.

Le couple se réfugie alors dans une communauté d’illuminés dont le mysticisme est entretenu par un prêcheur fanatique, Sebastiao, appelé le « betao noir ». Le couple fugitif sera ensuite recueilli par le charismatique Capitaine Corisco (la foudre ou le diable de lumière), un bandit de grands chemins un peu dadaïste. Dans ce chemin initiatique forcé, Manuel et Rosa, la mort aux trousses, apprendront à leurs dépens que dans leur violence, Sebastiao et Corisco, qui invoquent respectivement Dieu ou le Diable, sont au final l’envers et l’endroit d’une même médaille : celle des voies perverses du désir humain.

Comment ne pas penser au Diable amoureux et au personnage de Biondetta de Jacques Cazotte, cité à plusieurs reprises par Lacan[iii] dans ses Séminaires IV et V, dans lequels il construit le graphe du désir ? Comment ne pas y lire la mise en relief de la vitale nécessité de l’exil liée à l’ennui, de la passion de la curiosité guidée par un brûlant désir de savoir ? Ce « Chè vuoi  » dans lequel Lacan introduit entre autre le tiers dans le couple, celui qui permet cet écart où le désir respectif de Manuel et Rosa peut venir se loger, objet eldorado de leur fantasme.

Le couple, sorti de l’aveuglement d’un quelconque Dieu ou d’un quelconque Diable, désillusionné, se verra pourtant rattrapé par la mort, accrochée à leurs pas comme une ombre, partenaire[iv] avec laquelle ils jouaient leur partie depuis les premières minutes du film, sous le soleil ardant du Sertão, dans lequel la jouissance du corps et la jouissance du signifiant se connectent.

[i] Le Cinéma Novo est découvert par une partie significative de la jeunesse brésilienne. Il s’agit d’un mélange de néo-réalisme italien et de Nouvelle Vague française. Glauber Rocha est celui qui incarne le mieux ce nouveau mouvement. Ce réalisateur engagé venu de Bahia définit le Cinéma Novo comme étant : « une caméra dans la main et une idée en tête ». Son cinéma réunit de nombreux éléments allégoriques, des opinions politiques assumées et une mise en scène élégante et efficace que les intellectuels adoptent immédiatement. Glauber Rocha s’attache à décrire la misère, la faim et la violence afin de faire réagir, allant jusqu’à suggérer les besoins d’une révolution.

[ii] Une fazenda est une propriété agricole au Brésil, domaine de grande taille qui est consacré aux cultures ou utilisé pour l’élevage de bétail. Dans les deux cas, il s’agit d’une exploitation extensive. L’existence des fazendas témoigne de l’inégalité qui caractérise la répartition des terres au Brésil : moins de 1 % des exploitants occupe 44 % de l’espace agricole, utilisé sous la forme de fazendas de plus de 1 000 hectares. À l’inverse, 40 % des agriculteurs occupent moins de 1,2 % de la surface cultivable.

[iii]   Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, et Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, et « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966.

[iv] Miller J-A ; « Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII, 1997-1998, inédit.

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