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Un cinéma qui réenchante le couple. Entretien avec Sophie Avon, critique de cinéma et romancière

Auteur : 04/10/2015 0 comments 1236 vues

Propos recueillis par Philippe Benichou.

Comment le cinéma traite aujourd’hui la question du couple [1]? Qu’est ce qui a changé par rapport au cinéma plus ancien ?

Commençons par un film ancien, sorti en 1947, Antoine et Antoinette de Jacques Becker. Il s’agit d’un film sur le couple, situé dans un après-guerre où de toute évidence, il ne s’agit plus de parler de la guerre. On y découvre un homme et une femme vivant ensemble depuis un moment, alors qu’en général, le cinéma porte sur la rencontre, sur deux êtres qui se découvrent. Là, ce sont deux êtres qui se connaissent depuis longtemps et le pitch, ce qui fait événement dans cette vie commune, c’est un ticket de loto gagnant, qui pourrait changer la vie de ces gens pauvres, et que le mari a perdu. Ce qui est magnifique pour un film aussi ancien, où le cinéma était encore jeune, c’est comment Becker, de manière hyper moderne car le film n’a pas pris une ride, montre le quotidien d’un couple, la vie domestique, le réveil, le coucher, les projets, avec une intrigue minimaliste. Pour moi, c’est l’un des premiers films sur le couple, même si on peut remonter plus loin, forcément, à L’aurore de Murnau par exemple. Mais à la vérité, le cinéma n’est fait que de ça, de films d’amour et de couple.

Le thème de ces journées « Faire couple », c’est avant tout ce qui fait liaison inconsciente dans la rencontre et qui fait que deux sujets, aux prises avec leur solitude, établissent un lien qui va au-delà du moment de la rencontre et de la séduction et qui devient un lien symptomatique.

Il me semble que le cinéma aujourd’hui n’a jamais autant interrogé toutes les combinaisons possibles de l’amour et du couple. Il épouse notre temps et en même temps, il prend de l’âge, le cinéma est fatigué, ce n’est plus une jeune fille ! L’amour aussi prend de l’âge et on tourne autour de cette question du couple. Dans les films récents, il y a une maturité dans la façon de parler du couple. Prenons par exemple, ce qui ferait le contrepoint d’Antoine et Antoinette : 40 ans mode d’emploi, le film de Judd Apatow, un peu potache, mais abordant sur le mode de la comédie un sujet sérieux. Ce qui se détache très nettement, c’est une fatigue du couple qui essaye de se réinventer et le cinéma aujourd’hui manifeste une volonté de réenchantement du couple. Je pense également au film de Jérôme Bonnell A trois, on y va, où des jeunes gens tentent de recomposer un couple qui repartirait de zéro, tout en se trompant, en faisant couple à trois. Dans Antoine et Antoinette, il n’est pas du tout question de ça, on s’aime quoi qu’il arrive, c’est évident, c’est donné, ce n’est pas facile mais pas à cause de la vie de couple ; c’est dur car il n’y a pas beaucoup d’argent. Ce qui serait son pendant contemporain, ce serait le film d’Arnaud Desplechin, Trois souvenirs de ma jeunesse, qui raconte comment un couple s’est formé et qui se conclut sur l’idée d’avoir formé un couple pauvre, et pourtant, il n’est jamais question d’argent. Deux couples jeunes donc, mais dans le second, c’est la difficulté à se former en tant que couple qui est au premier plan, et le cinéma contemporain est avant tout un cinéma de la réinvention du couple.

Pour moi les deux films qui incarnent ce qui correspond au couple de la génération de mes parents, emblématiques des années soixante-dix, ce sont Nous ne vieillirons pas ensemble, de Maurice Pialat, un des cinéastes le plus cité aujourd’hui par la nouvelle génération des cinéphiles et cinéastes – avec Truffaut –, et Scènes de la vie conjugale de Bergman. On est ici encore dans l’innocence du film de couple, même si le lien, l’attachement, la sexualité sont analysés, disséqués, ce qu’il n’y a pas chez Becker. Car chez Becker, pour parler du couple, il faut en passer par autre chose, un prétexte, en l’occurrence ce billet de loterie.

Donc dans les années quarante, on montre. Dans les années soixante-dix, on analyse. Aujourd’hui, on réinvente. C’est le couple du futur, l’amour au temps du numérique comme dans Her de Spike Jonze – même si le cinéma a déjà montré des amours étranges pour un objet non humain, je pense à I love you, de Marco Ferreri, où le héros tombait amoureux de son porte-clés et à Max mon amour, de Oshima. Le premier est selon moi un film qui anticipe véritablement notre époque, avant l’âge d’internet. Aujourd’hui le cinéma témoigne d’une obsession pour cette question du couple.

Quels films illustreraient cela ?

En ce qui concerne une nouvelle façon de parler du couple, je pense au film de Cédric Kahn, Les regrets, qui ne porte pas sur la rencontre ou sur la vie à deux, mais ce qui a été tamisé par le temps, ce qui a existé, avec une tonalité mélancolique. Je pense aussi, sur un mode plus réjouissant, à la comédie de Jérôme Bonnell que j’ai déjà citée, A trois, on y va, ou au film d’Emmanuel Mouret, Caprice. Dans le premier il y a une crise dans le couple et une femme s’intercale, fait renaître le désir, en étant l’amante du mari et de la femme sans qu’aucun des deux ne le sache.

Cela me fait penser au film de Christophe Honoré, Les chansons d’amour, qui traite également du trio amoureux et bisexuel, comme une modalité contemporaine de la relation d‘amour, ce qui est récent.

Oui, dans les films plus anciens, la relation à trois est conflictuelle (par exemple La maman et la putain, de Jean Eustache, illustre ce qui est la modalité classique du couple en crise), alors que maintenant comme dans son autre film, Les bien aimés, Honoré inclut des désirs qui surprennent mais qui vont de soi – c’est le hasard de la rencontre. Le couple est bousculé et se reconstruit avec une liberté profonde, nouvelle, et davantage de fantaisie.

Comédie, drame, y a-t-il un genre privilégié pour traiter la question ?

Je dirais que les deux sont présents, mais ce qui prévaut, c’est l’idée qu’il s’agit d’un sujet grave dont il faut parler légèrement, d’où ma formule d’un cinéma du réenchantement du couple. Il y a sans doute des nuances à introduire en fonction des pays sur le traitement de la sacro-sainte famille qui est mise en cause par ces interrogations sur ce qui fait lien.

La formule du réenchantement est opérante aujourd’hui. La désillusion quant à l’amour indestructible semble faire évidence pour les sujets contemporains, et pourtant la quête de l’autre reste présente. Et en ce qui concerne les liens homosexuels, quels films évoqueriez-vous ?

La vie d’Adèle, bien entendu, car les deux filles cherchent à vivre ensemble et elles n’y arrivent pas. Au-delà du temps de la séduction, il y a l’horizon de la séparation et le tiers qui en est la cause. Sinon, le couple pur, c’est la folie, je pense au film Le chat, avec Gabin et Signoret, où les deux ne se parlent plus, seul le chat est vivant entre eux et c’est horrible. Dans les films contemporains, je citerais le cinéma d’Ozon, 5 fois 2 notamment et le dernier Une nouvelle amie, qui est une façon d’inventer un couple. On n’est plus chez Hitchcock de Psychose avec Anthony Perkins qui s’habille comme sa mère mais avec un homme qui porte les vêtements de sa femme morte pour apaiser son bébé qui pleure. C’est une expérimentation des identités ; ce qui a été horrifique est revisité avec la douceur et la fantaisie nécessaires aujourd’hui. Le genre est transgressé mais sans l’horreur. C’est également le cas dans le film de Xavier Dolan, Laurence anyways, où un homme est amoureux d’une femme mais se travestit, décide de changer de sexe et veut être une femme sans que cela ne remette en question son amour pour sa compagne. Ce qui fait couple là, ce n’est pas le fait d’être un homme ou une femme qui le détermine, et c’est troublant.

Il y a un pas supplémentaire avec la nouvelle série des frères Wachowski, Sense8, où une héroïne est une femme née homme et qui fait couple avec une femme, l’actrice jouant le rôle étant elle-même une femme née homme. C’est tout à fait nouveau. L’un des réalisateurs est lui-même né Larry et s’appelle désormais Lana à la suite d’une opération.

Je pense que c’est une première car je ne vois pas d’autre fiction qui ait porté sur ce thème. Pour illustrer un autre genre de couple, j’ai également pensé au film Intimité de Patrice Chéreau, où ce qui fonde le couple est uniquement la sexualité.

Là c’est un couple sans paroles, où ce qui fait couple c’est la rencontre des corps. Mais si c’est une rencontre qui se répète, c’est qu’il y a lien.

Il y a un autre film fondamental pour moi sur la question du couple, c’est celui d’Haneke, Amour. Deux personnes qui vieillissent ensemble et avec amour, Dieu merci c’est aussi cela le couple. Avec à l’horizon, leur passion commune, la musique, et bien entendu, ce qui fait le thème central, la demande de mort comme preuve d’amour et comme geste d’amour suprême. C’est un film magnifique. Je conclurais en évoquant le film qui a été présenté à Cannes mais qui n’est pas encore sorti, Love, de Gaspard Noé. C’est un film qui secoue parce qu’il montre la sexualité en incluant les conventions du porno, mais c’est un film d’amour et un film sur le couple. L’homme vit avec une femme qui vient de lui donner un enfant mais ce n’est pas elle qu’il aime. Il vit avec le souvenir d’une autre femme qui n’est plus là et avec qui il formait réellement un couple. Le film est beau, il est très cru, c’est un film sur le manque, le manque ontologique lié à notre condition humaine. Il traite de ce manque douloureux, de ce qui nous manquera à jamais, la femme étant pour cet homme l’objet perdu.

[1] Sophie Avon est romancière et critique de cinéma pour le journal Sud Ouest. Elle intervient au Masque et la Plume sur France Inter depuis 2005 et à l’émission de télévision sur le cinéma Le Cercle.

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