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Un amour qui fait tache, par Susanne Hommel

Auteur : 08/11/2015 0 comments 690 vues

Elle est assise devant un ballon de gros rouge dans un café parisien. Avant d’arriver à la gare de l’Est, elle avait entendu parler de ce café, on en parlait dans les journaux et les livres. De grands artistes, peintres et écrivains, l’avaient fréquenté.

Elle venait de l’Europe Centrale, de la Mitteleuropa. Elle avait rêvé tisser sa vie à celle d’un peintre français.

Pendant quelques mois, elle observe l’ambiance dans ce café, les rencontres entre amis, elle écoute leurs discussions. Devant elle se déroule ce qui avait nourri ses fantasmes dès sa dixième année.

Un jour, elle est assise à côté d’un peintre. Un grand homme, fort, impressionnant, entre et s’assied à côté d’elle. Ceci fait triangle, deux peintres et une femme.

« Je suis peintre, dit-il, un collectionneur m’a commandé un tableau pour une grosse somme d’argent, je n’ai pas d’atelier, pour le moment. » Après-coup il s’est avéré que ceci était une invention.

Elle partageait un atelier avec trois amies. « Venez donc chez moi, j’habite un atelier », dit-elle.

Il avait fait la guerre de Corée. Il avait vu la guerre, les cadavres de ses amis, il avait tué un jeune Chinois à bout-portant. Son regard à lui, qui avait vu cela, la fascinait.

Au retour de la guerre il a fallu qu’il troue l’ordre établi.

Il avait imaginé rencontrer sur un sentier une jeune fille aux nattes blondes. Elle avait imaginé rencontrer un artiste dans un café mal famé de Paris. Les deux fantasmes s’étaient croisés. Elle avait vécu la Seconde Guerre Mondiale. Les vestiges du nazisme, l’appauvrissement de la langue après-guerre, l’avaient fait quitter son pays pour venir en France. « Guerre », « destruction », « détresse », étaient des signifiants communs. La détresse – die Hilflosikeit – par rapport à laquelle l’angoisse est une protection, un écran, dit Lacan.

Deux autres signifiants s’opposaient violemment. Elle était fabriquée par la morale protestante. Dire la vérité. Tout mensonge était un péché. Il lui a appris ce que c’était, ne pas dire la vérité. Inventer une histoire qui permettait de vivre. Elle en était fascinée.

Il y avait fascination mutuelle.

La fascination mutuelle faisait que ce couple était uni par une jouissance peu écrantée. Ce couple a souvent fait tache et désordre autour de lui. Une table, couverte de nourriture fastueuse, a été renversée. Un sapin de Noël a été jeté par la fenêtre.

La paternité a su border l’excès de jouissance.

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