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Un amour fou, un couple sublime par Hélène Bonnaud

Auteur : 08/09/2015 0 comments 5946 vues

Françoise Hardy et Jacques Dutronc, un couple impossible.

 

S’il y a un couple qui illustre la disjonction du vrai et du réel, c’est bien celui que forment Françoise Hardy et Jacques Dutronc. Il faut presque, à leur sujet, se demander, maintenant qu’ils arrivent à la fin de leur vie, si ce qui les a fait tenir n’est pas de rester ensemble, mais fondamentalement séparés l’un de l’autre. Seul leur fils Thomas semble avoir fait symptôme du couple parental, et comme il est chanteur, on peut penser que la chanson a aussi fait nouage entre eux.

Un couple moderne

Françoise et Jacques incarnent le couple moderne des années 70. Chanteurs tous les deux, leur style est à l’opposé l’un de l’autre. Elle chante la déception, l’amour blessé, la solitude – Tous les garçons et les filles a été le tube qui l’a fait connaître – ; il chante la dérision, parodie l’amour qu’il chante toujours vache, prend le parti du désabusé, la provocation est son arme. Il est déluré, séducteur, inattendu, infidèle, insaisissable, désinvolte. Son détachement cache sa fragilité. Il intrigue et sa force est dans cette impression qu’il donne de vivre sa vie, non pas en la brûlant par tous les bouts, mais juste en y apposant la marque de son regard, un regard qui piège, un regard qui tue.

Françoise est fidèle, émotive, amie de la vérité. L’amour qu’elle lui voue est inconditionnel. C’est « un amour fou », titre qu’elle a donné au récit de leur rencontre. Il la hante, l’affole, la blesse, la consume dans sa peine ou la réveille – colère, révolte, l’insupportable d’être si mal aimée. Elle aime jusqu’à la lie le sentiment amoureux qu’elle éprouve pour lui, elle s’en fait une histoire, véritable hystorisation, au sens de Lacan, de son drame de couple. Leur amour est celui de la princesse amoureuse, non pas d’un prince qui ne serait ni charmant ni aimant, mais prince tout de même, du fait de sa distance infinie, distance qui lui donne l’air altier – ses failles sont, dès qu’entraperçues par elle, immédiatement refermées. Aujourd’hui, ils ne sont plus ensemble mais ils le restent, désunis et unis par leur histoire d’amour, inaltérable. Il ne s’exprime que très peu sur ses choix et sa vie. Elle parle et écrit, s’adresse à l’Autre pour expliquer ses tourments, sa solitude et ce qui a été le choix de sa vie, aimer cet homme et rester sa femme.

Un Amour fou

Au début de leur rencontre, dit-elle, il était plutôt marié avec ses copains qu’avec elle. Copains, alcool, cigares, nuits blanches, petits matins – Il est cinq heures, Paris s’éveille, une de ses plus belles chansons. On a l’idée que le petit matin, c’est son lieu, ce qui reste quand on se retrouve tout seul, après les excès et le trou qu’il laisse.

Dès lors l’amour qui, dit Lacan, est toujours réciproque, se heurte au fait que la jouissance ne l’est pas. Elle est solitaire, marquée du Un tout seul, et de ce fait, elle répond chez lui à son besoin d’indépendance : rien, jamais, ne l’emprisonnera, surtout pas une femme. Chez lui, la question du sujet est incorrecte. Il la noie dans son désespoir.

Elle l’a aimé jusqu’à en perdre la raison. Dans son roman L’amour fou, elle en donne une définition d’une grande justesse : « L’amour fou c’est celui qui vous dépossède de vous-même, tout en vous faisant croire que lui seul peut vous combler »[1]. Elle écrit leur rencontre avec une grande précision sur le désir, la force qu’il impose, la douleur de l’absence, et surtout l’attente. L’amour finalement, n’est-ce qu’une attente qu’on s’inflige, attente d’un signe, attente d’un signe de quoi ? De n’importe quoi, mais un signe. Sa façon de la fuir, de la détruire en lui assénant qu’il ne la désire pas, qu’il y a ratage dans leur rencontre sexuelle, fait ravage. Sa souffrance, il n’en veut rien savoir ou s’il la prend en compte, c’est pour mieux rejeter celle qui incarne pour lui, l’objet a, je te mutile[2], les jours d’après. Pour lui, être aimé le déstabilise et aimer, il n’a jamais pu, lui avoue t-il un jour. Tout seul. C’est là son destin. Est-il si irrésistible qu’il n’a qu’à laisser les femmes lui donner ce qu’elles ont, ce trop d’amour qui l’insupporte et qui met à mal la jouissance qui reste pour lui hors sexe et rend compte du réel auquel il a affaire, vidant l’amour de sa substance, le laissant étranger à lui-même ? Du coup, d’être aimé le réduit à un objet à prendre, un objet prisonnier du désir de l’Autre, et la jouissance reste toujours perdue. En cela, sa position passive semble relever d’une féminité désarmante.

Un couple sublime

Leur couple a donc le privilège de l’impossible. Il a tenu bon. Pas de divorce. À quoi bon, dès lors qu’une femme fait de son partenaire son amour fou alors qu’il ne manifeste aucun désir pour elle. S’agit-il chez elle d’une position sacrificielle ou, au contraire, d’un solide maintien de sa position d’exception – coûte que coûte, elle est et restera sa femme, la mère de son enfant ? Satisfaction phallique s’il en est, et qui indique sa jouissance à garder l’objet aimé, envers et contre tout. Sans doute faut-il une force spéciale pour supporter la situation d’être la femme d’un homme qui s’est détourné de vous. Mais en gardant le titre, une femme peut s’imaginer n’avoir rien cédé sur sa propre jouissance. Elle l’a eu et le gardera jusqu’à sa mort. C’est d’ailleurs ce qu’elle écrit quand elle évoque la fin de sa vie prochaine, en l’appelant, non sans un cynisme décapant, « son veuf imminent ». Une fois qu’elle ne sera plus là, elle occupera sa place d’épouse disparue, il sera son veuf.
Cette position donne à son couple la valeur surclassée d’un couple longue durée. C’est sans doute l’héroïsme de la jouissance qu’une femme tire de l’homme qu’elle aime toute seule. En cela, ils forment un couple sublime. Elle aime toute seule, il jouit tout seul. Leur union noue finalement l’impossibilité de l’amour et de la jouissance entre eux, ce que, d’une certaine façon, ils ont assumé tout au long de leurs vies. Ils forment un couple très actuel et la mort qui semble plus proche d’elle que de lui – injustice foncière de la maladie – fixera à jamais ce couple comme un couple heureux dans la séparation… Vivus an extinctus te semper amabo[3].

[1] Françoise Hardy, L’Amour fou, Paris, Albin Michel, 2012

[2] « Je t’aime , mais, parce qu’inexplicablement j’aime en toi quelque chose plus que toi, l’objet a, je te mutile » (Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 241).

[3] Vivant ou mort, je t’aimerai toujours.

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