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Tu parles d’un couple ! Entretien avec Marie Planet, éducatrice de rue.

Auteur : 18/10/2015 0 comments 996 vues

Pouvez-vous nous parler de votre travail d’éducatrice de rue ?

La rencontre entre un jeune et un éducateur de rue se déroule dans le cadre d’une association de prévention spécialisée, laquelle se caractérise par la pratique du travail de rue, c’est-à-dire une présence de l’éducateur dans les lieux informels où se trouvent les jeunes, et par des principes fondateurs : la libre adhésion, l’absence de mandat nominatif de la part d’un Juge ou du Conseil général, et l’anonymat. Les jeunes concernés par la prévention sont ceux qui sont en rupture avec l’environnement : familial, scolaire, social. L’éducateur est aux côtés des jeunes en difficulté, il les accompagne en leur apportant un étayage pour leur permettre de faire des choix et de les mettre en œuvre.

Quelle conséquence a le principe de libre adhésion dans le lien avec l’adolescent ?

Cela implique la nécessité d’aller accrocher les jeunes, de leur donner envie d’entrer dans ce qu’on leur propose, avec une liberté donnée au sujet d’entrer dans la relation de la manière qui lui convient. Dans le premier contact, je suis prudente. J’essaye de laisser au jeune le temps de me dire qui il est et de ne pas avoir de réponse toute faite. Je m’intéresse à son histoire mais aussi à des petits détails : ses goûts, la musique qu’il écoute…

C’est vous qui êtes à l’initiative du « couple » si l’on peut dire. Comment résonne l’expression « faire couple » par rapport à votre travail ? Vous paraît-elle dire quelque chose du lien que vous engagez avec l’adolescent ?

Pour moi, faire couple, cela implique un sentiment amoureux, une fréquentation dans la durée. Je ne parlerais pas de couple pour parler de la relation que j’ai avec le jeune. Être deux, faire à deux me paraît une formule plus adéquate. Ça définit bien le principe du travail de rue où l’éducateur et le jeune ne sont que tous les deux, même si l’éducateur, quand il est sur le terrain, a intériorisé un cadre, une armature (les réunions cliniques, d’équipe…) Parfois la relation va passer par quelque chose de directif et parfois avec certains, on ne va même pas essayer de faire bouger quelque chose. Je sens qu’il faut leur laisser un certain nombre de défenses.

Je crois que cette expression « faire couple » m’agace parce que chez les jeunes, c’est l’expression à la mode. De plus en plus, de très jeunes filles me disent « je suis en couple » alors qu’elles ont rencontré un garçon depuis trois jours. La dernière adolescente qui m’a dit ça a 11 ans, elle a trouvé un chéri par internet et elle dit qu’elle est en couple alors qu’elle ne l’a jamais rencontré. Cette jeune est atteinte d’une maladie génétique transmise par son père. Elle est en soins donc elle ne devrait pas développer la maladie comme son père. Face à sa situation et son environnement de vie, quand elle dit « je suis en couple », je pense qu’il y a une recherche de normalité, c’est peut-être une tentative pour que les choses soient dans les petites cases.

Avant, les adolescentes parlaient de sortir avec un garçon, maintenant elles sont en couple. Elles sont d’emblée sur cet horizon-là. Les jeunes filles qu’on rencontre ne misent plus sur l’émancipation, le travail, l’insertion sociale. Elles rêvent plutôt du prince charmant, de la belle maison et du beau bébé. Ça me paraît régressif.

Cette expression « être en couple » qu’on entend beaucoup chez les très jeunes filles est aussi liée au fait que le rapport aux mots des adolescents n’est pas le même que le nôtre. Certains ados parlent de relations amicales en disant « mon collègue ». Récemment, une jeune fille me disait qu’un garçon de sa classe avait traité une fille de « pute » et d’ajouter : « Vous les adultes ça vous surprend mais pour nous c’est normal ».

Y a-t-il une évolution dans votre manière de faire lien avec les ados ?

Il y a vingt ans on pouvait, avec un certain nombre de jeunes, pas tous, n’être que dans l’échange verbal. Aujourd’hui si on n’a pas à proposer un service, ça ne marche pas : un accompagnement à Pôle emploi ou à la CAF, une sortie ou même un Mac Do. C’est comme si la relation était plus fonctionnelle, pour autant elle n’en est pas moins authentique. Quand je suis arrivée, j’avais identifié que les jeunes avaient besoin d’adultes cohérents entre ce qu’ils disaient et ce qu’ils faisaient, d’adultes suffisamment solides. Aujourd’hui j’ai l’impression que les jeunes ont moins besoin des adultes. Si on leur est utile, tant mieux mais on n’est plus tellement le point d’appui comme on pouvait l’être. Ils trouvent plus cet appui avec leurs pairs. Pour autant, j’essaye toujours de développer la relation avec le jeune au-delà de l’utilitaire. J’essaye de la faire vivre autrement qu’à travers un seul prisme. Offrir une certaine considération en étant attentif à ce qui se dit permet souvent déjà de faire bouger les lignes et d’avoir parfois des répercussions sur la vie de famille sans qu’on soit réellement intervenu dans la famille. On offre une existence – c’est le mot qui me vient – différente de ce qu’ils trouvent à la maison où ils peuvent se sentir négligés, abandonnés, parfois à juste titre, parfois à tort. Pendant ma formation, j’ai rencontré une éducatrice qui disait à propos des jeunes : on n’est pas là pour les aimer mais si on ne les aimait pas, on ne serait pas là. En me posant la question du lien avec les jeunes, je me disais qu’il y a des rencontres étonnantes qui ne sont pas des rencontres d’attachement mais qui nous font évoluer nous aussi.

Propos recueillis par Morgane Le Meur

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