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Tous en scène de Vincente Minelli, par Claire Piette

Auteur : 08/11/2015 0 comments 655 vues

Le film Tous en scène de Vincente Minelli, au-delà du moment divertissant qu’il offre, nous donne à voir comment le pas de danse peut être l’écriture d’une lettre.

Un pas scriptural qui dessine le mirage de l’amour tout en révélant qu’il devient possible à condition de supporter sa propre solitude ainsi que celle de l’autre et de dépasser sa version imaginaire : celle du deux qui produirait le un.

C’est la contingence de la rencontre qui est au centre de ce film, contingence de la rencontre du manque et qui du coup, permet de désirer et d’inventer.

Hunter a fini sa carrière de danseur d’opérette et Gabrielle, danseuse classique, est une étoile montante.

Le « hasard » va les faire se rencontrer pour monter une comédie musicale concoctée par le meilleur metteur en scène à qui tout réussi.

Hunter se présente, d’emblée, comme le raté, nostalgique d’un passé glorieux, et Gabrielle comme la fiancée d’un célèbre chorégraphe qui ne fait jamais de pas sans lui.

Leur rencontre fortuite dans l’escalier de la maison somptueuse du metteur en scène est précédée par le désir en jeu : Hunter s’adresse à ses comparses pour dire de Gabrielle qu’elle est sûrement trop grande pour lui. Il la trouve éblouissante mais il sera ridicule auprès d’elle. Il déclare d’ailleurs « Ça ne collera pas nous deux !»

Gabrielle, quant à elle, s’adresse à son fiancé-le chorégraphe pour se plaindre qu’Hunter n’est pas venu la saluer, ce qu’elle interprète comme le signe qu’il ne veut pas d’elle dans ce rôle.

Au moment de cette rencontre dans l’escalier, chacun est pris par sa fenêtre fantasmatique de ce qu’il croit représenter pour l’Autre. Les dés sont jetés : cette première rencontre aboutit à une dispute où chacun déclare à sa façon l’insupportable de l’Autre.

Gabrielle et Hunter finiront pourtant chacun par concéder à danser ensemble mais pour de mauvaises raisons : lui à la fois pour faire plaisir à son couple d’amis qui a rédigé le scénario et pour reconquérir la gloire, et elle parce que son fiancé l’en a convaincue.

Le résultat de cette concession est un véritable fiasco : elle joue la capricieuse et lui est gauche au possible. Leur danse ressemble à une misérable pitrerie.

Hunter jette l’éponge en invectivant l’impresario et Gabrielle, puis il quitte la scène de la répétition, celle qu’on pourrait qualifier de fantasmatique.

Gabrielle le rejoint.

S’ensuit la mémorable tirade que Minelli met dans la bouche de Fred Astaire : « Nous sommes les seuls animaux qui possédons le plus grand moyen de compréhension, appelé “parole”, mais on se montre les dents et on ne sait que grogner. »

Au-delà du spectacle à monter qui les réduit à être les marionnettes de l’Autre, Hunter, nourrissant l’espoir d’une reconnaissance d’un public à venir, pose la question à Gabrielle: «  Réussirons-nous à danser ensemble ? »

Traversant une sorte de bal musette (scène illustrant comment des couples ont trouvé à danser ensemble), ils déambulent sur les chemins déserts d’un parc en accordant leurs pas avant que Gabrielle n’ouvre la danse et qu’Hunter embraye le pas suivant.

Cette scène est un véritable moment de grâce où les mouvements des corps s’épousent parfaitement comme si, une fois que chacun peut donner libre cours à cet objet qu’ils partagent en commun (à savoir la danse), la rencontre devenait possible et « l’à-tout-hasard »[1] de l’exil amoureux se réalise.

Ce pas de danse est le point de bascule du film : à partir de là, la scène du monde se modifie. Le spectacle, concocté par l’impresario, est un véritable désastre mais cet échec devient le point de départ de la création d’un « tous en scène », création qui reconfigure les rôles dans un espace où chacun trouve à faire avec son manque, où l’amour n’est plus pris dans les rets narcissiques mais dans le don actif, et ne cherche plus à faire écran à l’absence du rapport sexuel mais à y écrire quelques pas de danse.

Sans titre4

[1]   Lacan J., Télévision, Paris, Seuil, 1994, p. 64.

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