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Sortir du « harcèlement conjugal », par Séverine Buvat

Auteur : 08/11/2015 0 comments 784 vues

À propos de L’amour et les forêts, d’Éric Reinhardt

L’amour et les forêts, roman d’Eric Reinhardt qui a marqué la rentrée littéraire l’année dernière, retrace l’histoire d’un « harcèlement conjugal »[i].

Bénédicte Ombredanne, l’héroïne du roman est une femme de 36 ans, enseignante agrégée de français dans un lycée à Metz. Mariée à Jean-François, mère de deux enfants, elle mène une vie ordinaire, sans rebondissements.

Passionnée de littérature, elle s’adresse à l’écrivain, Eric Reinhardt, dont elle a beaucoup apprécié le roman intitulé Cendrillon. La très belle lettre que reçoit l’écrivain lui donne envie d’échanger avec la jeune femme. S’ensuivent une correspondance et deux rencontres, à la terrasse d’un café, à l’entrée des jardins du palais royal, à six mois d’intervalle, en 2009. L’auteur souligne la banalité de cette femme lors de leur première rencontre, au cours de laquelle elle lui dit ce qu’elle a aimé dans son livre. La seconde fois, elle lui raconte son histoire, quatre heures durant, « qualifiant son existence de délabrée, désignant sa personne comme un objet mis au rebut, et se décrivant comme une jeune femme abandonnée ». Elle raconte le calvaire lié à la situation de harcèlement conjugal qu’elle vit avec son mari. Il y a chez elle un rapport au partenaire qui en fait le symptôme de ses impasses. L’écrivain va se trouver à son tour bouleversé par son histoire.

Dès le second chapitre, le régime narratif change brusquement : on bascule dans le roman. Un soir de mars 2006, alors qu’elle rentre tard chez elle, elle pressent qu’il se passe quelque chose d’anormal. Elle trouve sa maison dans l’obscurité, ses enfants recroquevillés dans leur chambre. Son mari, Jean-François, s’est cloîtré dans la chambre conjugale. Il s’est soudainement reconnu en écoutant une émission de radio sur les harceleurs et les victimes de harcèlement conjugal. Les spécialistes de l’émission invitent ces femmes à partir. Jean-François aperçoit que sa femme peut le quitter.

Face aux aveux de son mari, Bénédicte reste froide. Elle ne veut plus de cette attitude de rétention dont elle a fait preuve ces dix dernières années, ni de cette position de renoncement. Il y a en effet une mise en tension de l’idéal d’amour que Bénédicte Ombredanne porte en elle, et la position de renoncement qu’elle adopte en épousant son mari. Elle allume son ordinateur et se connecte au site Meetic. Dans un état de fébrilité et d’urgence, elle renseigne son profil et se trouve alors plongée dans la « cuve du masculin », une série d’hommes très indélicats. Mais parmi eux, se remarque un homme plus attentionné, respectueux. Elle a ce courage un peu fou d’aller voir cet homme, antiquaire, qui vit dans une maison en lisière d’une forêt, « comme dans les contes de fée ». Elle veut profiter de cette journée unique et extraordinaire. La beauté de cette rencontre est une parenthèse enchantée, qui dure une journée, au cours de laquelle Bénédicte Ombredanne se retrouve et échappe à son mari.

Elle rentre très tard, son mari exige des explications. Elle va vivre un enfer qui va durer quatre mois, et la conduire, là encore dans une situation d’urgence subjective, à se réfugier dans une clinique psychiatrique, second temps de respiration du roman.

L’isolement qu’impose la clinique psychiatrique la coupe du monde extérieur et tient le mari à distance. Expropriée jusque-là de son propre territoire intérieur, en errance, hors d’elle-même, au service de sa famille, d’autant plus en exil qu’elle doit sans cesse se battre contre son mari qui n’a de cesse de la rabaisser, de lui arracher des pans entiers de son existence, elle se retrouve, en écrivant. Elle reprend possession de ce qu’elle avait perdu, de ce qui s’était désagrégé dans sa vie. Elle l’explore par l’écriture, en descendant toujours plus profond à l’intérieur d’elle-même. D’où le titre donné au roman, extrait d’une phrase prononcée par Bénédicte Ombredanne : « elle préfère l’amour et les forêts, l’automne, la nuit ». La forêt, lieu possible de tous les enchantements, est aussi une métaphore de sa vie intérieure.

Dans une conférence donnée à la librairie Mollat en septembre 2014, Eric Reinhardt explique comment il a construit le personnage de Bénédicte Ombredanne, soit à partir du témoignage de différentes femmes qu’il a rencontrées, ayant vécu des situations de « harcèlement conjugal ». Après la publication de son livre Cendrillon, en 2007, il reçoit des lettres de nombreuses femmes qui vivent des situations de harcèlement conjugal et se retrouve le dépositaire d’une parole précieuse et douloureuse. Il souhaite rendre hommage à ces femmes, en écrivant un livre, mais n’ayant pas ce qu’il appelle « le principe narratif » qui donne forme à son livre. Après la publication du Système Victoria, en 2011, il fait la rencontre décisive d’une lectrice qui sera l’élément déclencheur pour écrire le livre qu’il a en tête depuis 2007. Celle-ci lui confie à son tour avoir connu une situation de harcèlement conjugal et d’enfermement, mais elle a réussi à s’en extraire. Il s’est beaucoup appuyé sur son témoignage. Nommer régulièrement l’héroïne du roman Bénédicte Ombredanne est pour l’auteur une façon de lui redonner une intégrité, « comme un manteau de dignité jeté sur ses épaules » (phrase adressée à l’écrivain par un lecteur).

Une ligne de force du livre est de mettre le lecteur dans une situation de trouble, qui est amené à se demander où s’arrête la véracité des faits, où commence l’invention de l’écrivain. Eric Reinhardt explique que l’héroïne de son roman est comme le prolongement de lui-même. Il s’est retrouvé dans les témoignages de ces femmes qui l’ont renvoyé à ses peurs les plus intimes et les plus tenaces : celles de rater sa vie, de passer à côté de sa vie, de faire des mauvais choix, de se sentir entravé. L’écrivain dit avoir laissé libre cours à la part féminine qu’il peut y avoir en chaque homme. Pendant les deux ans qu’a duré l’écriture de ce roman, il a vécu dans la peau, le corps, les sensations, le désir, les fantasmes de la vie d’une femme.

[i] Reinhardt E., L’amour et les forêts, Paris, Gallimard, 2014.

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