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Secret pour secret. À propos de Lucrèce Borgia de Victor Hugo, par Rose-Paule Vinciguerra

Auteur : 04/10/2015 0 comments 745 vues

Née d’une « fille de joie espagnole » et d’un cardinal qui deviendra le pape Alexandre VI, « fille du Saint-Père » donc, Lucrèce Borgia a eu un fils naturel de son frère Jean Borgia, assassiné peu après par leur frère César[1]. Lucrèce, la sulfureuse, l’assassine, aime d’amour fou Gennaro, ce fils qui ne la connaît pas et ignore tout de sa naissance. Il reçoit pourtant, chaque mois, de sa mère inconnue, des lettres admirables qu’il cache sur sa poitrine. Elles suscitent chez lui un amour sans limites pour cette femme qu’il imagine douloureuse. Il donnerait sa vie pour elle (« je n’ai qu’une pensée au cœur, ma mère ! Oh ! Délivrer ma mère ! La servir, la venger, la consoler ! Quel bonheur ! »). Ce qu’il ne sait pas, et pour cause, c’est que ces lettres où éclate un amour maternel déchirant sont écrites par Lucrèce elle-même. Cette Lucrèce que, comme tous ses amis vénitiens et l’Italie toute entière, il nomme « cette infâme madame Lucrèce Borgia » et à qui « la queue du diable » est « soudée, chevillée, vissée à l’échine… »

Lucrèce se masque et la rencontre a lieu. Gennaro se laisse prendre aux déclarations enfiévrées de Lucrèce à son égard. Elle aurait, dit-elle, connu sa mère. L’amour appelle l’amour. Rapidement revenu cependant de son erreur avec l’aide de ses amis, Gennaro est pris de terreur (Maintenant ce spectre est mon spectre à moi. Il vient s’asseoir à mon chevet. Il m’aime, ce spectre, et veut se coucher dans mon lit ! Par ma mère, c’est épouvantable !). De rage, « il fait sauter la première lettre du nom de Borgia gravée sur le mur du palais seigneurial ; il ne reste plus que ce mot : ORGIA ». Le ressort des lettres d’amour reçues, c’est l’orgie.

Sa vie est alors en danger. S’ensuivent une série de méprises, coups du hasard et emprise des masques où la mort de Gennaro est en jeu à chaque instant. Lucrèce s’embrouille, se déjuge, use de tous les stratagèmes pour sauver Gennaro, et d’abord de la jalousie féroce de Don Alphonse, son mari, qui les croit amants. Mais la vérité, cette « imbaisable partenaire » comme dit Lacan, sourd peu à peu des embrouilles du sort, malgré la résistance et les sursauts de Lucrèce qui se cabre, ensorcelle, menace, dompte, punit, assassine pour sauver. Sans avouer. Jusqu’au courage final de Gennaro, répondant à l’appel de son frère d’armes et alter ego, Maffio, mourant sous le poison de Lucrèce. Gennaro, empoisonné aussi par la furie destructrice de Lucrèce, au grand désespoir de celle-ci, trouve alors la force de la tuer. Elle venait de lui révéler qu’il était un Borgia par son père. Mais ce n’est qu’en expirant qu’elle livre enfin son secret : « Ah !… Tu m’as tué ! Gennaro ! Je suis ta mère ! »

Toute la pièce joue sur le silence de Lucrèce. Elle sait, lui ne sait pas. Cette « bouche cousue » quand le regard parle, c’est celle qu’exige le secret d’un pacte avec le diable ou des forces supérieures comme le Tamino de La flûte enchantée, affronté au supplice de voir Pamina sans pouvoir lui dire un mot de son amour. Mais le secret de cette femme lui brûle les lèvres. Gennaro, lui, rencontre d’abord en Lucrèce une douce et belle créature et il ne lui parle que d’une chose : son secret le plus intime, le mystère de la disparition de sa mère et le miracle de ses lettres. Secret pour secret, chacun joue dans le registre de l’amour avec sa mise clandestine.

Mais est-ce qu’aimer – en silence ou en malentendu – suffit à faire couple ? Qu’est-ce qui est exigé d’autre ? Lucrèce assurément aime Gennaro et sans doute fait couple avec lui : ses maris et amants comptent peu au regard de ce fils impossible. Mais ce qu’elle voudrait, et c’est son tourment, c’est que Gennaro l’aime pour elle-même au-delà de l’horreur qu’elle inspire. Elle voudrait qu’il devine l’agalma caché qu’elle recèle, son humanité de mère aimante et qu’il l’aime en retour.

Mais lui, fait-il couple avec elle ? Si Gennaro fait couple, c’est d’abord avec sa mère imaginaire, cet être de chair rêvé à travers des lettres. Ce sont ces lettres qui constituent pour Gennaro un agalma précieux : il y découvre qu’il est aimé. Ce qu’il ignore, c’est qu’il aime celle qu’il hait. Cet agalma, jalousement caché, est pour l’un et l’autre, le même. Ce trésor est triomphe de l’amour.

Mais tout cela est trop brûlant. Seuls les masques peuvent tenir le devant de la scène. C’est sous son masque de femme que le jeune Gennaro aime d’abord Lucrèce (« le masque d’une femme est sacré comme la face d’un homme » dira Victor Hugo). Mais quand ce masque tombe, horreur ! « Ce n’était pas elle ». Mais pour Lucrèce, « ce n’était pas lui » non plus, car les paroles empreintes de tendresse et d’admiration de Gennaro pour elle se transforment en haine. Gennaro a alors ce cri « il n’y a pas moyen d’être indifférent pour une femme qui nous aime. Il faut les aimer ou la haïr ». Lucrèce, à jamais, est devenue sa partenaire symptôme. Le chiasme des semblants a chuté.

Ce n’est qu’à la fin qu’éclate, comme orage perçant la nuée, l’aveu terrible. Gennaro est un Borgia, le frère a couché avec la sœur et lui, Gennaro, est l’enfant de ça.

Ici, faire couple ne s’établit qu’au-delà des liens reconnus et même de l’amour. Si l’amour ne s’adresse qu’à la façon particulière dont un savoir est supposé à l’inconscient de l’autre, pour faire couple, il y faut mettre du « ça ». Faire couple, « ça ne va pas tout seul », et ça ne promet rien. Simplement un « n’aller pas sans… »[2].

[1] Hugo V., Lucrèce Borgia, mis en scène à la Comédie française par Denis Podalydès.

[2] Lacan J., « L’Étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 452.

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