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Rencontre avec Sarah Stréliski autour de son roman Les promises, par Anaëlle Lebovits-Quenehen

Auteur : 28/06/2015 0 comments 1163 vues

Affinités à quatre

Le très beau dernier roman de Sarah Streliski, Les Promises, paru chez Gallimard au début de l’année 2015, met en scène deux couples. Nous avons choisi d’interroger Sarah Streliski sur le couple tel qu’elle l’aborde dans ce roman.

Anaëlle Lebovits-Quenehen : Votre roman met en jeu deux couples (au sens classique de ce terme), celui de Ruben et Nancy d’une part et celui de Boris et Norma d’autre part. Quel est le ressort principal de leur lien respectif ?

Sarah Stréliski. : Le roman s’ouvre sur un enfermement physique : Nancy en partant travailler le matin emporte par mégarde les clés de Ruben qui se heurte à une porte verrouillée au moment de sortir et se trouve contraint de passer par la fenêtre pour rejoindre celle du palier en escaladant la façade, au cinquième étage de l’immeuble. Cet incident initial montre quelque chose de l’histoire du couple au tout début du livre, qui commence par les mots « Encore une fois », c’est-à-dire que ce n’est pas une première. C’est plutôt un travers, chez Nancy : vouloir retenir Ruben à son corps défendant, empêcher la séparation, même lorsqu’elle doit s’éloigner du foyer. Séquestrer. C’est une configuration, les rôles pourraient être inversés, mais ici la tentation d’une union qui au lieu de composer avec la liberté de l’autre la remplace – à la lettre : totalement – est du côté de la femme. Elle vit, comme Bovary, dans le fantasme têtu d’une grande histoire d’amour qu’elle croit mériter, en fait comme la plupart des petites filles à l’âge romantique où elles s’imaginent plus tard mariées, comblées, passionnément et héroïquement amoureuses. En quelque sorte, la « promise » désigne dans le livre cette puissance d’autoreprésentation située à l’intérieur de la jeune fille, à la fois narcissique et normative.

A. L.-Q. : Vous évoquez Emma Bovary à propos de Nancy. Nancy n’est pourtant pas d’un autre âge.

S. S. : Certes, Nancy n’est pas une femme du XIXème : elle est émancipée, elle travaille, elle entretient même en partie Ruben dont le métier de tireur de photographies argentiques périclite. Cependant, être une femme active ne fait pas d’elle une femme d’action. Du point de vue sémantique, « promise », c’est un passif. Parallèlement à la vie qu’elle mène, il y a en elle cette sorte d’existence non reconnue dans laquelle elle se berce, qui lui sert à recouvrir sous son écran les frustrations du réel, notamment celle de l’épuisement de son couple, à éviter d’agir. Même faire une scène, c’est-à-dire se risquer au simple acte de la parole, c’est encore trop une action pour elle. Ne reste que l’acte manqué. Dès les premières pages du livre, Ruben se dit que les choses doivent changer, mais par paresse relative aux intrigues humaines et par excès de bonté, lui non plus n’agit pas. Devant la porte close, il se contente de contourner l’obstacle, contrarié de se voir de nouveau réduit par Nancy à ce genre d’acrobatie, pourtant, une fois l’épreuve surmontée, il ne peut s’empêcher de tirer fierté de l’exploit accompli, qualifié comme par un supplément de virilité qui le rend joyeux. En effet la virilité de Ruben réside essentiellement et paradoxalement dans cette bonté d’âme qui se dérobe aux passions, dans cet alliage de flegme et de distraction qui fait de lui un homme impossible à enfermer – du moins par Nancy –, tout incapable qu’il est de la violence nécessaire pour la quitter. Lui vit dans la matière, fasciné, captivé, par le vol des particules dont il cherche à fixer les lignes sur le papier de ses tirages, « environné par l’éternelle apparition du monde », comme le dit Boris. En somme, tous deux vivent dans une sorte d’hypnose, lui de l’être, elle du non-être, c’est peut-être ce qui les associe.

A. L.-Q. : Et Boris et Norma, quel genre de couple forment-ils ?

S. S. : Boris et Norma sont des êtres beaucoup plus sexués et en conséquence à la fois beaucoup mieux instruits des contradictions et des discontinuités du désir et beaucoup mieux synchronisés avec le réel. Ce savoir les oblige : soit à une lucidité pessimiste, revenue de l’illusion amoureuse, soit à la condition de chercheurs d’une conjugalité viable, non conforme. A « faire couple », puisque c’est le titre de vos Journées, au sens anglais du make et non du do. L’un comme l’autre sont des séducteurs, lui plus par la force de son esprit, elle, quoique intellectuelle aussi, plus par ce que Ruben appelle « la simple répartition de la chair sur son corps », qui rend, selon lui, tous les hommes un peu plus certains et heureux d’être des hommes. Pour de tels êtres, la première condition de viabilité de la relation amoureuse (et in fine, en terme de contraintes, la seule), c’est la distinction entre la fidélité des âmes et celle des corps. La vie sexuelle de chacun ne s’arrête pas à la vie commune. La vie amoureuse non plus d’ailleurs, car la condition posée ne les immunise pas des sentiments.

A. L.-Q. : Ce sont des êtres extrêmement libres, en somme.

S. S. : On peut discuter le non conformisme de cette distinction qui rappelle le cliché de l’arrangement bourgeois : mari, femme, maîtresse(s), amant(s), et sa fonction un peu sinistre de maintien social des apparences. Mais ce principe de soumission à une loi de la représentation sociale leur est tout à fait étranger. Ce sont deux natures créatrices, lui écrit des livres, elle est photographe, et ils ont en partage cet orgueil de l’effort créateur qui rejette la passivité de l’imitation. Le ressort essentiel de leur lien, c’est donc cette énergie vitale qui émane de chacun et s’accroît de l’admiration et du rayonnement réciproque, mais s’ils font figure de couple mythique aux yeux des autres, couple symbole, union enviable de deux moitiés complémentaires, former un tout est précisément l’illusion (la tentation) dont ils doivent se détourner – sans renier toutefois l’ambition d’incarner par là, à eux deux, une sorte d’exception merveilleuse. Ce « pas tout » appelle un tiers. En ce qui les concerne, il y a l’œuvre avec laquelle chacun poursuit son tête-à-tête, et il y a donc ce qu’autorise cette distinction entre fidélité de l’âme et du corps, et ce à quoi elle les expose. Sur ce point, le terme de « conquêtes » par lequel Norma désigne les amantes de Boris, et la nonchalante domination animale que répand autour d’elle sa propre beauté, évoquent une certaine prédation à l’œuvre dans ce couple de séducteurs, dangereuse pour qui les côtoie. Dangereuse aussi pour eux-mêmes. Il reste néanmoins, de ce que laisse transparaître cette union pourvoyeuse de tempêtes, une forme de candeur, une candeur en quelque sorte indissoluble du désir.

A. L.-Q. : En dehors de ces couples « officiels », vous vous attachez également à traiter du lien viril entre Ruben et Boris. Admiration, rivalité, jalousies. Quels sentiments font le nerf de cette sorte de couple d’amis ?

S. S. : L’amitié est un sentiment. Elle apparaît dans leurs dialogues, sinon toujours dans leurs actions. C’est-à-dire qu’en présence l’un de l’autre Boris et Ruben s’entendent. Peu importe que l’un parle plus que l’autre, il importe seulement que chacun ait l’idée qu’il est entendu. Il en va ainsi de Boris et Ruben. C’est un vieux couple. Quinze années de côtoiement les ont inscrits dans un dispositif dans lequel, contrairement au couple d’amants, eux, en quelque sorte, se complètent. Les excès de l’un sont amortis par ce qui fait défaut chez le second. Boris discourt sans fin ou pense à voix haute, Ruben écoute, puis cesse d’écouter, lorsque le penseur se répète. Il rencontre la plupart des « conquêtes », en se bornant disons à jouir de la vue, ce qu’il aime, et tient la liste des prénoms, comme Sganarelle, au cas où Boris en oublierait un. Il y a, dans les fondations de leur amitié, cet élément porteur que représente la générosité de Boris, dont Ruben se trouve financièrement dépendant, car son studio de tirage est installé dans un appartement que son ami lui prête gracieusement depuis les débuts de leur relation. D’après Nancy, cette dette détermine entièrement ce qu’elle nomme « l’espèce d’allégeance » de Ruben, et l’oblige à tenir, dans l’ombre Boris, ce rôle de confident patient et loyal, aussi effacé que son bienfaiteur est exubérant, et à se tuer à la tâche sur les tirages des clichés de Norma, sans demander d’argent pour ce travail dans lequel se dépense tout son talent et tout le temps de sa vie. Et il met en effet un point d’honneur à ne rien demander. Mais cette perception des choses est celle de la jalousie de Nancy. De fait, Ruben est, comme à peu près tous les hommes qui la fréquentent, secrètement amoureux de Norma, aussi son ardeur au travail ne peut-elle être le simple effet de la domination de Boris. Pour répondre à votre question, il y a donc bien entre Ruben et Boris de l’admiration, de la jalousie et une rivalité qui peut atteindre une certaine âpreté éventuellement destructrice, mais de part et d’autre, car dans l’esprit de l’écrivain toujours menacé par la conscience de son imposture, soit l’idée qu’il n’aurait rien à dire, ce petit camarade distrait entouré par la féérie des particules est peut-être, d’eux deux, le vrai poète. Et il souffre de la complicité que Ruben et Norma partagent autour des images qui sont leur œuvre commune.

A. L.-Q. : Vous faites se croiser les relations de couple de vos personnages principaux : Ruben est fasciné par Norma, Nancy adresse des lettres à Boris. Que vouliez-vous faire saisir du désir en le faisant circuler de la sorte entre ces quatre personnages ?

S. S. : Il y avait cette citation de Freud, en exergue du Quatuor d’Alexandrie de Durrell, qui m’avait marquée : « Je commence à croire que tout acte sexuel est un processus dans lequel quatre personnes se trouvent impliquées », qui faisait écho dans mon esprit avec Les Affinités Electives de Goethe, et par suite avec l’idée, pour le dire d’une façon élémentaire, que dans chaque couple il y a deux couples.
En effet, Ruben désire Norma. Il est ébloui par sa beauté. C’est sous son regard que le personnage apparaît pour la première fois dans le roman et en somme on pourrait dire que « l’éternelle apparition du monde » au milieu de laquelle Boris situe un peu pompeusement le tireur d’images, la beauté de cette femme en fait partie. Mais Ruben n’est pas un mystique. Norma est son idéal féminin au sens terrestre où idéalement il se verrait bien avec, et cette vision se soutient des affinités réelles qui les lient. De l’équipe qu’ils forment. Parvenir à unir leur talent comme ils le font pour produire cette chose qu’on nomme de l’art, cela peut aisément induire certaines idées de la destination des âmes et des êtres. On rejoint la notion de promise, mais ici dans le désir de l’homme. « A nous deux, on devrait frôler le sublime » lui dit Norma, en lui confiant des négatifs, dans la première partie du livre. Ruben ne comprend rien à ce « devoir frôler ». Et il pense qu’elle non plus.

A. L.-Q. : Et Nancy et Boris ?

S. S. : Quant aux lettres que Nancy adresse à Boris, pour en revenir à la distinction anglaise entre make et do, disons que le « faire couple » qui s’y exerce ressortit au making up, c’est-à-dire au leurre. Nancy joue à l’amante clandestine comme un enfant qui imite la réalité, qui fait semblant, poursuivant lettre après lettre son aventure imaginaire avec l’écrivain, sans se laisser aucunement décourager par l’absence de réponse. Il n’est donc pas exact de dire que l’acte manqué est la seule voie d’expression de sa frustration. Elle écrit. Elle couche sur le papier cette existence non reconnue de l’héroïne romantique retranchée en elle, et Boris semble moins l’objet de son fantasme que le destinataire d’un effort confus de signification. Le spectateur de son drama. Parce qu’en tant qu’écrivain, il incarne la reconnaissance. Alors bien sûr elle ne peut pas le forcer à lire, mais lui, comme auteur, ne peut pas non plus s’empêcher d’être intrigué : l’homme est très agacé, l’écrivain lit les lettres. En quoi Nancy n’est pas bête.

A. L.-Q. : Le couple composé de l’interné assassin et de l’infirmière est lui aussi central dans le livre. Nancy prend le risque d’une extraordinaire solitude professionnelle pour s’occuper de son patient, Adrien Brune, comme elle l’entend. Qu’est-ce qui lie ce couple-là ?

S. S. : Brune a tué sa fiancée. On peut y voir un reflet du penchant séquestrateur de Nancy, parvenu disons à son dernier degré, soit à l’immobilisation définitive de l’objet. Comme héroïne romantique, Nancy veut sauver Brune du mal. C’est romanesque, un assassin. Le côtoyer dans la proximité que ses collègues refusent parce ce que selon eux il n’est pas malade mais fait semblant (comme Nancy) et devrait être en prison, cela alimente le drama et donne de l’intensité au récit de ses journées, à quoi se résument à peu près ses lettres. Les autres soignants se demandent si elle fascinée par le crime, ou naïve. Elle veut paraître héroïque à travers cette affirmation, envers et contre tous, de l’amour de son prochain, cela ne fait pas de doute. La question qui se pose alors est celle de la porosité de la frontière entre réalité et représentation.

A. L.-Q. : Dernière question : d’après la complexité des relations intersubjectives telles que Les promises les aborde, quelle définition donneriez-vous finalement du couple ?

S. S. : Je me garderais bien de vous donner une définition. Au sujet de l’amour, Boris, qui n’hésite pas à détourner la pensée des autres pour formuler la sienne, quitte à changer certains mots des citations dont il se sert – en l’occurrence ce que Kafka dit du progrès, dans les Réflexions sur le péché –, Boris, donc déclare à Norma : « Croire en l’amour ne veut pas dire croire que l’amour existe, ce ne serait plus croire ». Il réfléchit quelques secondes en regardant ses mains, puis il ajoute : « En fait, nous est un dieu ». Il lève les yeux en souriant et le répète : « nous est un dieu. »

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