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Quand le désir s’en va par Philippe Hellebois

Auteur : 16/05/2015 0 comments 1028 vues

Toutes les scènes de ménage ne sont pas drôles surtout si elles sont écrites par Simenon. À voir celle du Chat(1), on comprend pourquoi : elle signe la destruction, le tombeau de la femme, et partant, du désir comme de l’amour, ici indissociables.

Le ton est donné dès les premières images : nous sommes en banlieue parisienne fin des années 1960, époque d’urbanisation galopante marquée par la destruction de quartiers entiers pour faire place à des tours dont se devine l’avenir sinistre.

La maison de Clémence et d’Emile est l’une des dernières à rester debout au milieu d’un champ de ruines dans le vacarme assourdissant des grues, des camions et des bétonneuses. Cette atmosphère de fin du monde est aussi celle de leur couple, et la scène à laquelle on assiste en révèle la vérité, le film entier n’étant qu’une seule grande scène, toujours la même.

Clémence en veut au chat d’Emile (elle finira d’ailleurs par l’occire) parce que celui-ci, après vingt-cinq années d’un mariage que l’on peut croire passionné, n’a plus d’yeux que pour lui, ne parle plus qu’à lui, et n’aime plus que lui. Bref, le chat semble avoir pris sa place. Elle ne comprend pas comment Emile en est arrivé là et lui, de son côté, ne peut rien en dire d’autre que cet affligeant constat : « Je n’ai plus rien à te dire ».

Elle n’a donc plus rien, elle boit et elle boîte.

Il faudra qu’elle tombe et perde connaissance à la fin de cette scène pour qu’Emile puisse lui parler comme avant, soit sur le ton d’une certaine tendresse, s’en occuper, appeler le médecin, etc.

Mais dès qu’elle se réveille, il la laisse à nouveau… Faut-il qu’elle soit morte, ou du moins en ait l’apparence, pour qu’il puisse l’aimer ?

C’est le sens de la dernière scène du film : elle est foudroyée par une attaque et il retrouve les gestes et les mots de la demande d’amour – « Parle-moi ! Parle-moi ! »

Mais il est trop tard, Clémence ne parlera plus jamais, tout comme lui, puisqu’il avale l’entièreté du tube de comprimés fatals qui semblait l’attendre depuis longtemps.

Il y a dans le film un signifiant voisin de la mort permettant de repérer la condition du désir pour Emile, celui d’insaisissable.

C’est en effet de cette façon que Clémence qualifie, peu avant cette scène, le chat qu’elle essaie d’attraper : « Tu es insaisissable comme lui ! »

Insaisissable, n’est-ce pas aussi et surtout ce qui pouvait la définir elle-même quand Emile l’aimait encore ? Acrobate, vivant en roulotte et en tutu, jambes fuselées et à l’air, ravissante image d’un cupidon ailé, elle était alors l’objet de tous les regards.

Las, elle tomba et ne put se relever autrement que boiteuse forcée d’abandonner le cirque.

Emile ne fut tout d’abord pas mécontent puisqu’elle ne lui échapperait plus, mais il ne savait pas encore que son désir allait progressivement s’éteindre avec sa jalousie. Son enfer à lui tenait à ce qu’il ne pouvait se passer d’elle tout en ne la supportant plus : « Je n’ai rien à te reprocher, dit-il un soir, mais je ne peux plus te voir devant moi. »

Le dégoût était passé de son côté à lui : « L’amour, dit-il encore, je trouve ça maintenant dégueulasse ».

Que dire encore ? S’extasier sur Simenon, son sens de la vérité et du réel du couple ?

C’est déjà fort pratiqué et surtout peu convaincant, le réel n’étant pas forcément couleur grisaille. En effet, ses personnages n’ont cette couleur de mort non pas d’affronter le réel mais, à l’inverse, parce qu’ils ne cessent de l’éviter. Les romans de Simenon sont toujours très longs.

(1) Film de Pierre Garnier-Deferre, (1971), d’après le roman de Georges Simenon, avec Simone Signoret et Jean Gabin.

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