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Quand le couple explose, par Cinzia Crosali

Auteur : 07/06/2015 0 comments 858 vues

 

Pour indiquer les avatars du couple moderne, les italiens disent que « la coppia scoppia » : le couple explose en démolissant tous les clichés traditionnels cimentés par la culture et la religion.

Ce qui continue à « faire couple » en Italie, ce sont sans doute les extrêmes et les contradictions. Pays du « compromesso storico »[1], l’Italie cherche depuis toujours à coupler ses polarités opposées. Gouvernés par l’Église et animés par des mouvements révolutionnaires, les italiens couplent en eux-mêmes l’âme du pouvoir absolu et celle du contestataire un peu anarchiste et rebelle.

Le couple fameux de Peppone et Don Camillo, immortalisé sous la plume de Guareschi et par l’interprétation cinématographique de Fernandel et Gino Cervi, est l’emblème le plus parlant de cette Italietta[2] sortie du fascisme, qui le dimanche matin allait à la messe et l’après-midi à la manif’ communiste, et dont la racine dualiste continue de nourrir les coutumes jusqu’à nos jours. L’Italie moderne, de la technologie, du design, de la mode, d’un côté vise l’avant-garde et de l’autre reste toujours liée aux traditions paternalistes et familiales.

Ainsi, même si les couples modernes sont aujourd’hui assimilables à tout autre couple européen, un ancrage dans la tradition en fait la particularité. Les mariages sont souvent célébrés à l’Église, et le divorce, autorisé tardivement par la législation (1970), est moins fréquent que dans les pays voisins. Ni le mariage homosexuel, ni le Pacs, ni l’adoption homosexuelle ne sont officiellement autorisés en Italie. Toutefois, des arrangements sont trouvés pour parer au vide législatif. Ainsi par exemple, l’année dernière, en août 2014, un couple de femmes italiennes a obtenu la reconnaissance de l’adoption d’un enfant que l’une des deux avait conçu par PMA-IAD[3] en Espagne. De même, des compromis législatifs ont été trouvés pour les couples qui vivent ensemble « hors mariage », les « coppie di fatto », qu’ils soient hétérosexuels ou non.

Que les couples soient « hyper modernes » et européens ou qu’ils soient traditionnels et à l’ancienne, qu’ils soient hétéro ou homosexuels, qu’ils se forment sur les sites de rencontres ou par l’intermédiaire des familles, les couples italiens, comme tous les autres couples, portent en eux la dissymétrie structurelle, la non complémentarité entre le féminin et le masculin qui les empêche de faire Un. Peut-être les couples italiens veulent-ils faire Un un peu plus que les autres ? Pour eux, possessivité, jalousie et vendetta peuvent sûrement aller très loin, si l’on pense que l’Italie est le pays où le « délit d’honneur » a permis à des hommes qui ont tué leurs femmes infidèles de se justifier devant le tribunal, et cela jusqu’à 1981.

La dissymétrie du couple n’empêche aucunement les partenaires de continuer de se rencontrer et, comme partout, chacun le fait avec ses moyens propres, c’est-à-dire avec les modalités qu’il a adoptées, depuis qu’il est un sujet, pour rencontrer son propre Autre, pour répondre à la question « que veut l’autre ? », pour s’inscrire dans le lien social et pour assumer sa position de sujet sexué. En Italie comme ailleurs, pour faire couple, il faut alors avoir un peu de courage : le courage nécessaire pour accéder à l’amour, pour consentir au manque et pour aller à la rencontre de l’autre sexe.

[1] Le « compromis historique » (compromesso storico) était le nom donné en Italie dans les années 1970 à un accord visant à mettre un terme à la division du pays en deux, partagé entre les deux partis rivaux de la Démocratie chrétienne et du Parti communiste italien, dirigés respectivement par Aldo Moro et Enrico Berlinguer.

[2] Petite Italie.

[3] PMA : Procréation Médicalement Assistée. IAD : Insémination Artificielle avec Donneur.

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