content detail

Quand l’amour se défait…, par Bénédicte Jullien et Philippe Bénichou

Auteur : 28/06/2015 0 comments 932 vues

BORDS DE SCÈNE

Regards croisés sur la pièce de Pascal Rambert, « Clôture de l’amour »

Fin du désir
L’amour n’est pas seulement malentendu…
Il est aussi monologue. Pascal Rambert met en scène avec brio l’histoire que chacun s’est racontée pour aimer. Après dix ans de mariage et trois enfants, Stan quitte Audrey et il tente de lui expliquer pourquoi. Le discours de Stan est précis, brutal, il doit partir, nécessité oblige. Quelque chose a disparu chez Audrey, et sans ce petit quelque chose que nous appelons en psychanalyse « objet a », le désir n’est plus au rendez-vous. Stan ne peut se contenter de l’amour, ni de l’amitié.
Sur les traces du poète : « un seul objet vous manque et tout est dépeuplé ». Mais Stan n’est pas triste d’avoir perdu son objet, il est furieux contre Audrey de ne plus le retrouver en elle. Les mots d’amour font place aux reproches, les caresses se transforment en méchanceté et la mauvaise foi éclipse l’éthique. Certes, Stan y met les mots, travaille son langage, tente de bien dire, mais n’assume aucune part de responsabilité dans ce désamour. Tout en tension agressive et en fuite subjective, Stanislas Nordey – que je découvre à cette occasion comédien – est tout simplement formidable.

Audrey, quant à elle, abasourdie et douloureuse, va tenter de répondre en s’accrochant aux mots comme à une bouée… Ces mots qui ont fait sa jouissance, ces mots qui l’ont logée dans les bras de l’homme aimé et l’ont fait devenir mère. Audrey a nourri son amour de ces mots dont elle ne veut pas se séparer. Elle le lui rappelle, lui jette au visage, les fait résonner, puis accepte la rupture à condition de les garder en elle.
Clôture de l’amour n’est pas seulement la fin d’une histoire d’amour. Cette pièce dévoile aussi comment chacun, différemment, se lie à l’autre… à la fois avec un petit rien (un objet, des mots) mais puissant et nécessaire pour le désir.

Bénédicte Jullien

Défaire le couple
Un homme et une femme sur scène. Un couple se sépare. On apprendra qu’ils sont unis depuis longtemps, qu’ils ont travaillé ensemble et ont eu trois enfants.
Pascal Rambert traite l’événement d’une façon originale. Il ne s’agira pas d’un dialogue mais de la succession de deux longs monologues. C’est l’homme qui prend la parole en premier et il annonce d’emblée : « ça va s’arrêter là ». Et il tente de dire pourquoi. Mais l’homme ne le peut. Il parle longuement, se plaint d’être « prisonnier » d’une toile, joue au non-dupe, dénonce la « fiction » de l’amour, mais il ne nous convainc pas. Ce qui se passe pour lui, il le dit pourtant : « ta poitrine et ton regard n’allument plus rien en moi » qui signe un désir qui s’en est allé, sans que rien dans son discours ne nous éclaire davantage. C’est un fait.

Puis la femme prend la parole. Bouleversante. Elle témoigne d’abord de l’effet ravageant des paroles qui viennent de lui être adressées. « Je n’ai plus d’yeux, plus de regard, plus de corps ». Mais elle ne s’en tient pas là et se défend. Elle reprend les signifiants qui lui ont été adressés et elle en dénonce avec détermination l’inadéquation, la fausseté.
Non leur amour n’a pas été une « fiction » qu’elle aurait érigée en « mausolée ». Elle témoigne de ce qui s’est réellement passé, l’unique de leur amour, le temps, et contre le meurtre de leur « langue commune ».

Philippe Benichou

About author

Faire Couple

Website: