content detail

Quand j’ai rencontré J.-L. Barrault et Madeleine Renaud, par François Regnault

Auteur : 07/05/2015 0 comments 1030 vues

Dans ma studieuse jeunesse, nous admirions les couples célèbres, figures en général d’un grand amour : Sartre et Simone de Beauvoir, Aragon et Elsa Triolet, plus tard Yves Montand et Simone Signoret. S’il y eut un drame Signoret-Montand (dû à Marilyn Monroe), la liberté du couple existentialiste Sartre-Beauvoir semblait sans drame, et l’amour courtois d’Aragon pour Elsa Triolet (« La femme de toute ma vie »), éternel. (Un amour qu’Antoine Vitez, secrétaire d’Aragon, réputait médiéval, comme en témoigne Le fou d’Elsa, qui reprenait la légende arabe des amours de Majnoun et Leila, majnoun signifiant « fou »).
Moi, j’ai bien connu Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud ; ils avaient en 1946 fondé la Compagnie Renaud-Barrault, son nom à elle avant le sien : « Nous décidâmes donc, Madeleine Renaud et moi, de nous “établir”. De fonder une Maison de théâtre. »i C’était un grand amour, tout le monde en avait la conviction. Elle joua régulièrement bien des grands rôles de femmes qu’il mettait en scène, mais pas tous. Elle n’eût guère joué une femme méchante, tant sa grâce était réelle, et elle fut célébrée toute sa vie pour cette grâce même. Elle ne fut pas Prouhèze dans Le Soulier de satin de Claudel, mais Doña Musique, non plus qu’Ysé dans Partage de midi ; mais elle aura été Araminte dans Les Fausses confidences, Célimène, un peu malgré elle, dans Le Misanthrope, Diana dans Le Chien du jardinier de Lope de Vega, la reine Isabelle dans Le Livre de Christophe Colomb de Claudel, etc. Je les ai vus plusieurs fois chez eux, à Vasouy en Normandie, ou à Chambourcy, dans la maison que mon père leur avait construite. C’est vous dire. Il avait son grenier dans le haut de la maison où il travaillait seul. Elle disait toujours « mon Jean-Louis », et quand il avait dit « Madeleine », avec un air amusé par les reparties ou les bévues dont elle était capable, il avait tout dit.
Deux ou trois souvenirs. J’assistai un jour à une répétition du Livre de Christophe Colomb au Théâtre Pigalle, que Jean-Louis montait pour le grand Théâtre de Bordeaux, où eut lieu la Première en mai 1953. Je vis Claudel une ou deux fois dans la salle. Je me souviens entre autres d’une réaction de Jean-Louis, parce qu’Amie, la chienne de Madeleine, un caniche, en vint à se promener sur la scène. Jean-Louis voulait qu’elle s’en aille et Madeleine cherchait à l’excuser. « Mais enfin, Madeleine, on répète ! » dit-il, furieux. Un autre jour, plus tard, à l’Odéon-Théâtre de France, ils jouaient Le Piéton de l’air, d’Ionesco. Il y avait une scène de la femme seule parlant de sa solitude. Je passe dans leurs loges, voisines l’une de l’autre. « Hein ! la solitude de la femme, nous n’y pensons jamais », me dit Jean-Louis. Je trouvais cette scène assez creuse. Je m’en ouvris à Madeleine qui me dit quelque chose comme : « Oh ! oui, il aurait dû la couper. » Je lui connus un goût infaillible sur les longueurs au théâtre !
Une autre fois, c’était au Théâtre d’Orsay. J’évoquai devant Jean-Louis sa capacité vertigineuse à imiter les gens. Il en convenait, et, je crois, s’en amusait ? Il y en a une cependant que vous n’imiteriez pas, lui dis-je, c’est Madeleine. Il me remercia avec une sorte d’émotion qui venait du fond du cœur. Je compris par là que c’était un grand amour.

About author

Faire Couple

Website: