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Quand espoir et impossible font couple. À propos de Bérénice de Racine, par David Heck

Auteur : 08/11/2015 0 comments 982 vues

C’est en vers mais surtout avec beaucoup de poésie que Racine nous dépeint la fin d’un amour entre une Reine juive et un Empereur romain. Sa célèbre tragédie en cinq actes condamne à jamais un amour né cinq années auparavant entre Bérénice et Titus.

Qu’est-ce qui a bien pu faire couple entre ces deux absolus ? Qu’est-ce qui a bien pu les séparer ?

La pièce commence au moment où s’achève le deuil de Titus. Son père, Vespasien, est mort. Titus est Empereur depuis huit jours. Bérénice et Titus sont amants depuis cinq ans. Ils s’aiment passionnément.

Ce nouveau statut va plonger les deux amoureux dans le tourment. En effet se rappelle à eux une loi romaine qui condamne la légitimité de leur amour « Rome, par une loi qui ne peut changer / n’admet avec son sang aucun sang étranger / Et ne reconnaît point les fruits illégitimes / Qui naissent d’un hymen contraire à ses maximes ».

Cela signifie que Titus va devoir choisir : Bérénice ou Rome ? L’amour ou le pouvoir ? Amant ou père ?

Nos deux malheureux ignoraient-ils cette règle implacable ? Pour sûr Titus, élevé en qualité de futur César, la connaissait : « n’as-tu pas en naissant entendu cette voix ? » se dit-il à lui-même, lorsqu’il est plongé dans l’abîme de la raison. D’ailleurs Bérénice le lui rappelle « Qu’avez-vous fait ? Hélas ! Je me suis cru aimée. / Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée / Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois, / Quand je vous l’avouais pour la première fois ? ».

Elle lui rappelle qu’à tout moment il était possible de la délivrer de l’espoir, de l’attente « Tout l’empire a vingt fois conspiré contre nous. / Il était temps encor : que ne me quittiez-vous ? »

Croyait-elle à l’amour de son amant et à sa puissance sur les choses ? Oh que oui ! Malgré l’atmosphère menaçante « Rome vous voit, Madame, avec les yeux jaloux / La rigueur de ses lois m’épouvante pour vous. », elle déclare « Titus m’aime, il peut tout, il n’a plus qu’à parler ». C’est l’espoir qui soutient l’amour de Bérénice.

Une réplique de Titus révèle parfaitement ce qui soutenait son amour pour la Reine de Judée : « Je n’examinai rien, j’espérais l’impossible »… Il espérait l’impossible et pourtant, il renonce à Bérénice : « Pour jamais je vais m’en séparer ».

Certes, le doute le taraude « Ah lâche ! Fais l’amour, et renonce à l’Empire ». Mais rien n’y fait. Il se contentera, face à l’incompréhension et au désarroi de son amante, de se justifier lâchement : « Mais la gloire, madame, ne s’était point encore fait entendre à mon cœur. / Du ton dont elle parle à un empereur », affirmant par là sa préférence pour la tradition et ses invariants. Pour celer son choix, il déclare  « Mais il ne s’agit plus de vivre mais de régner ». Effectivement, coller à la règle l’éloigne du vivant.

Deux solutions auraient pu être tentées par Titus. Soit abandonner son rang de César – perdre un privilège pour gagner un amour. Soit outrepasser la tradition et imposer son choix au peuple – bousculer l’ordre symbolique.

D’ailleurs Bérénice lui suggéra les deux. Non-dupe des semblants du pouvoir, elle était prête à renoncer aux privilèges pour sauver leur couple « Mon cœur vous est connu, seigneur, et je puis dire / Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’Empire. La grandeur des Romains, la pourpre des Césars / N’a point, vous le savez, attiré mes regards. / Jamais, seigneur, j’aimais : je voulais être aimée ». Pour elle l’amour est un don : « Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche. / Un soupir, un regard, un mot de votre bouche. / Voilà l’ambition d’un cœur comme le mien ? Voyez-moi plus souvent et ne me donnez rien ». Donner ce qu’on n’a pas… Elle essaie également de lui faire entendre qu’il prête trop d’importance à cette loi : « Voyez-vous les romains prêts à se soulever ? ».

Mais rien à faire, il abandonne la femme qu’il aime pour assurer le rôle de père auprès de son peuple. L’impossible était-il la seule chose qui liait l’Empereur de Rome à la Reine étrangère ? L’impossible dissimulé derrière la passion ; l’impossible, moteur de la passion…

Bérénice et Titus, serait-ce la rencontre entre une femme qui aime croire au(x) pouvoir(s) de l’amour et un homme qui aime l’impossible ? Serait-ce cela qui fit couple entre ces deux tragiques ?

Consolons-nous avec un brin de pragmatisme moderne. Imaginons un Titus libéré vivant hors noces. Il irait, peu ou prou discret, rejoindre sa dulcinée à l’aide de son scooter. Et le peuple s’en amuserait…

 

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