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Pour l’amour de l’art : Camille et Gaston, par Monique Amirault

Auteur : 04/10/2015 0 comments 857 vues

Après des années incertaines et troublées, c’est au centre de rééducation de Clairvivre en Dordogne que s’arrêtera l’errance de Gaston Chaissac, grâce à sa rencontre avec une femme. Il a 29 ans.

Camille est institutrice, militante des méthodes actives, et prône les valeurs de la laïcité. Amoureuse de littérature et d’art, elle séjourne dans un sanatorium voisin pour guérir sa tuberculose et c’est à l’occasion d’une exposition de dessins des pensionnaires organisée au centre qu’elle se rend à Clairvivre.

Camille est vivante, sociable, cultivée, solaire.

Gaston est beau, touchant, fragile, sombre.

Gaston se tient à distance des femmes. Il prône la chasteté comme élément favorable à la création artistique. Pourtant, avec Camille, la rencontre a lieu, et est suivie d’échanges de lettres. L’un et l’autre aiment l’écriture. « Vous êtes bougrement sympathique, lui écrit-il à Noël 1940, et, si je vous voyais souvent, je serais capable de tomber amoureux de vous. Oh ! Ce serait tout ce qu’il y a de plus platonique, par conséquent rien de bien gênant pour vous. […] C’est dommage que vous n’êtes pas un garçon, vous seriez un bon copain. Une femme, c’est embêtant. Il faut avoir avec elle des retenues de langage et on ne peut pas l’amener partout, surtout moi qui vais toujours me promener à travers champs, prairies et forêts. »[1] Il se présente à elle sans fard : « Des lettres d’un piqué de ma catégorie on n’en reçoit pas tous les jours et si ça peut vous amuser, j’en serai enchanté. […] Mon état d’âme doit être assez semblable à celui d’un homme condamné à la réclusion. Mon âme est emprisonnée dans un corps souffreteux qui ne peut obéir à mes désirs, et aucun espoir d’évasion. »

Camille est séduite. Gaston est touché : « J’ai trouvé votre lettre charmante en rentrant de l’atelier. […] Je regrette de ne pas avoir un regard expressif comme le votre et la joie de vivre qui se lit en vous. »

Gaston la suivra en Vendée où elle a été nommée institutrice.

La vie quotidienne ne sera pas simple. Pourtant Gaston trouve auprès de Camille le style de vie qui lui convient. « Cordonnier in partibus », comme il se nomme, ce sont les activités ménagères et le jardinage qui lui échoient. Et surtout, il écrit et crée sans discontinuer. Camille le soutient, nourrit un lien social auquel il est étranger, accueille les visiteurs, mais se désole aussi de le voir si souffrant et compromettre trop souvent la reconnaissance et la valorisation de son œuvre.

Camille confie sa lassitude et sa révolte à leurs amis, Lili et Jean Dubuffet. À ce dernier qui propose un rendez-vous pour Gaston, chez un médecin, à Paris, Camille écrit : « le corps réagit violemment à tout […]. Il avoue n’être heureux et le savoir qu’en créant. […] Il mange comme un sauvage affamé, se vêt à la diable et galope à travers champs comme un fou, peint et écrit comme un enragé jusqu’à épuisement […] mais je me demande si la médecine y peut encore quelque chose car il résiste à tout, s’obstine dans son régime absurde. »

Parfois, elle voyage ou séjourne, avec leur fille, dans son chalet des Alpes. Gaston ne quitte pas la maison. « Il n’a pas voulu nous suivre chez mes parents, écrit Camille, et je pense qu’il va s’abîmer dans une épaisse solitude, et un détachement complet qui le rend ahuri en face de nos présences bien vivantes quand nous rentrons. »

Cependant, elle continue à se battre aux côtés de cet étrange compagnon, à soutenir son talent, à croire profondément à son art.

Chaissac mourra précocement, à l’âge de 54 ans. Pour Camille, restera l’œuvre.

[1]          Gaston Chaissac, Lettres à Jean Paulihan 1944-1963, Editions Claire Paulien, mai 2013.

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