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Père d’August Strindberg, par Julien Lecubin

Auteur : 05/11/2015 0 comments 524 vues

Éprouvé, c’est ainsi que ressort de cette pièce le profane orienté par son application mobile « Faire couple » vers le théâtre de la Comédie Française où se joue actuellement Père écrit en 1887 par August Strindberg.

Deux heures plus tôt, un engrenage mortel mis en scène par Arnaud Desplechin et interprété notamment par Anne Kessler et Michel Vuillermoz se met en place. Une lumière hivernale et un fond sonore gémissant y accompagnent le déchirement d’un couple. La frêle Laura refuse alors ce qu’elle considère comme un abus d’autorité de la part de son mari Adolphe quant à l’avenir de leur fille. Sur ce point, elle est prête à « tuer le père » et a comme arme face à cet homme en apparence robuste les mots qui mettront en doute sa légitimité. Un malaise gagne le patriarche tout comme le spectateur qui entrevoit dans cette tragédie, l’aliénation d’un amour régi par le semblant.

L’oscillation du huis clos entre amour et haine fait alors progressivement s’émanciper Laura là où l’homme sombre dans une folie[1]. En effet, ce capitaine pourtant à la tête d’hommes qui lui sont dévoués, voit se réaliser la machination qu’il pressentait de la part des femmes qui l’entourent. Il vacille et s’assigne à une position vulnérable que Laura accompagne comme la mère qu’elle est pour lui et que ce dernier finit par réclamer à corps et à cri : « Oui, je suis un homme, et je pleure. Un homme n’a-t-il pas des yeux ? N’a-t-il pas aussi des mains, des sens, des inclinations, des passions ? (…) Pourquoi un homme devrait-il ne pas gémir ? Pourquoi un soldat devrait-il ne pas pleurer ? Parce que c’est indigne d’un homme ? Pourquoi serait-ce indigne d’un homme ?»

Le mécanisme à l’œuvre finit par le reléguer à une place d’enfant, lui qui ne peut être homme sans le semblant du père. Strindberg avait-il pressenti en cette fin du XIXème siècle que le père ne régissait déjà plus (si toutefois il l’avait déjà régi) la famille et le couple ?

À la sortie du théâtre ce soir-là, quelqu’un lance : « C’est une pièce sur la manipulation ! » Pas faux… Mais doit-on pour autant prendre parti pour l’un ou l’autre personnage à la fois manipulateur et manipulé ? Car il n’y a pas de « méchant » dans cette pièce où hommes et femmes ne sont ni tout à fait aliénés, ni tout à fait dupes.

*Mise en scène d’Arnaud Desplechin, actuellement à la Comédie française jusqu’en janvier 2016.

[1] Pas étrangère à l’auteur qui a traversé de graves crises conjugales et subjectives.

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