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Pasolini et ses deux couples, par Fabrice Bourlez

Auteur : 05/11/2015 0 comments 1014 vues

Nous fêterons ce deux novembre un triste anniversaire : celui de l’assassinat de Pier Paolo Pasolini, voici quarante ans, sur la plage d’Ostia. Poète, cinéaste, dramaturge, artiste homosexuel en lutte contre le capitalisme et contre l’uniformisation de la langue italienne, des comportements et des désirs. À l’heure du capitalisme triomphant, Pasolini n’a cessé de jeter son propre corps dans la lutte pour raviver la singularité des mots, des visages et de la chair.

Le couple constitue, pour sa vie comme pour son œuvre, une dimension fondamentale. Les biographies racontent comment Pasolini, depuis son exil du Frioul, condamné pour des « Actes impurs », jusqu’à sa mort dramatique, a toujours fait couple avec sa mère. C’est ce que montrait avec pudeur le film d’Abel Ferrara Pasolini, dédié aux dernières heures du poète. D’un bout à l’autre, un amour absolu et exclusif l’a enchaîné à cette femme, elle-même écrivain, avec qui il partagea toute sa vie durant le même toit. L’auteur lui a dédié des vers aussi puissants que déstabilisant, voire régressifs. « Il est difficile de dire avec les mots d’un fils / ce à quoi dans mon cœur je ressemble bien peu. / Tu es la seule au monde à savoir, de mon cœur, / ce qu’il a toujours été, avant tout autre amour. / Voilà pourquoi je dois te dire ce qu’il est horrible de savoir : c’est à l’intérieur de ta grâce que naît mon angoisse. / Tu es irremplaçable. Voilà ce qui a condamné / à la solitude la vie que tu m’as donnée ». Sans doute doit-on associer à cette tendresse sans limite la mythologie du sacré pasolinien, sa passion pour le passé et certaines de ses prises de positions quelque peu rétrogrades et polémiques (contre l’avortement notamment). Sans doute aussi, cet attachement explique-t-il son intérêt pour Thalassa, l’ouvrage de Ferenczi où le coït était comparé à une tentative de régression intra-utérine.

Toutefois, bien que sa mère apparaisse dans sa poésie et qu’elle se prête même à incarner le rôle de Marie éplorée dans son Évangile selon saint Mathieu, le couple qui traverse l’œuvre entière du poète n’est pas celui qu’ils nouaient ensemble.

Le vrai couple autour duquel s’écrit son œuvre s’avère plus complexe et conflictuel. En effet, les fragments, les carnets de note, les pièces de théâtre et les romans inachevés affabulent systématiquement autour de la figure du père. L’homme, un militaire redouté et déchu dans la réalité, occupe l’espace de la création pasolinienne selon une quête constante : réinventer le père pour défier sa loi aussi bien morale que narrative.

Une pièce de théâtre, mise en scène par Stanislas Nordey au printemps dernier au théâtre de la Colline, dans une nouvelle traduction de Jean Paul Manganaro, explicitait ce lien tout entier tendu entre amour et fiction, haine et narration, espoir et histoire. Affabulation, régicide raconte le meurtre d’un fils par son père incestueux. Cette inversion explicite du complexe d’Œdipe questionne la psychanalyse en intervertissant les coordonnées avec lesquelles elle a l’habitude de se repérer. « Des milliers de fils sont tués par leur père : tandis / que de loin en loin, un père est tué par son fils, ça c’est connu. / Mais comment se produit le meurtre des fils / par les pères ? Par le truchement des prisons, des tranchées, des camps / de concentration, des villes bombardées. / Par contre, comment se produit le meurtre des pères par / les fils ? Par le truchement de la croissance d’un corps innocent, / qui est, lui, nouveau venu dans la vieille ville et, au fond, qui ne demande rien d’autre qu’à être admis. / Lui, le fils, jette son corps dans la lutte contre le père / – c’est toujours le père qui commence – il jette son corps, rien d’autre que son corps. Il le fait avec une haine pleine de pureté, ou alors / avec cette même douceur distante et ironique »[1].

Ce texte poétique, tout comme les innombrables autres hurlements de Pasolini contre l’ordre des pères, n’est sans doute pas à entendre comme un quelconque modèle à suivre, une recette à appliquer afin d’échapper à un familialisme moralisateur et « petit-bourgeois ». Ses variations autour du père, valent comme père-versions, c’est-à-dire : comme des formes en mesure de réinventer le cadre théâtral, l’écriture dramaturgique et les affirmations possibles de l’amour. Le fragment, le non abouti, le suspens mais aussi parfois le cruel, l’insupportable, l’impossible à regarder s’y font jour comme productions de sens inédites.

Ni hétérosexuel, ni homosexuel, le couple pasolinien se déploie à même son œuvre dans d’infinies versions du père. Chacune d’entre elles ne vise rien moins qu’à réinventer avec lyrisme le verbe et la vue. Au couple de la vie répond celui de l’œuvre. Entre les deux se tisse une trajectoire unique : celle du travail d’un homme entièrement voué à créer « l’état d’urgence contre la normalité ».

*Fabrice Bourlez est l’auteur de l’ouvrage Pulsions pasoliniennes aux Editions Franciscopolis (à paraître, novembre 2015)

[1] Pier Paolo Pasolini, Affabulazione, op. cit., p. 201.

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