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Pas de deux royal, par Dominique Paul Rousseau

Auteur : 18/10/2015 0 comments 889 vues

Margrethe et Henri, Reine et Prince du Danemark

Qu’est-ce qu’une femme comme elle, aime chez un homme comme lui?

De même, qu’est-ce qu’un homme comme lui, aime chez une femme comme elle ?

Lacan répond :

1/ « Aimer, c’est essentiellement vouloir être aimé. »

2/ « Je t’aime, mais, parce qu’inexplicablement j’aime en toi quelque chose plus que toi – l’objet a, je te mutile. »[i]

Pas de deux royal[ii]

Elle est danoise, il est français.

Ils sont mariés depuis quarante-huit années.

Elle est née en plein cœur de Copenhague le 16 avril 1940, sept jours après que les troupes allemandes commencent à occuper le Danemark. Sa naissance fut un rayon de soleil dans ces heures sombres pour son père Frederik, pour sa mère Ingrid et pour beaucoup d’autres encore.

Dans les années 1960, elle étudia la philosophie à Copenhague, l’archéologie à Cambridge, les sciences politiques à Aarhus et différentes matières à la Sorbonne ainsi qu’à la London School of Economics.

Le 10 juin 1967, elle se maria avec Henri dont elle eut deux fils : Frederik et Joachim.

En 1972, le 15 janvier, elle s’avança sur un balcon du château de Christianborg et elle fut proclamée… reine.

Ainsi devint-elle Sa majesté la Reine Margrethe II, Reine du Danemark.

Qu’une femme règne sur le Danemark est une première dans ce royaume millénaire[1]. En sorte que Henri-Marie-Jean André Comte de Laborde de Monpezat, diplomate français, devint Son Altesse Royale le Prince Consort, Prins Henrik disent les Danois.

Le couple royal compte aujourd’hui 8 petits-enfants.

Sans titre1

La Reine Magrethe est aussi une artiste : elle peint, elle dessine, elle brode, elle a conçu des costumes de théâtre et de ballet. Et elle a même illustré les poèmes de son mari du recueil Cantabile (2000).

… Car Le Prince Henri écrit de la poésie, sculpte, joue du piano (des sonates pour piano de Beethoven en 1970, à sa contribution au groupe de rock Michael Learns to Rock en 2013), dirige parfois un orchestre (l’orchestre symphonique de la radio danoise en 2009), a composé quelques petites pièces, a participé à la rédaction de livres de cuisine, fait son vin du château de Cayx près de Cahors où le couple royal a sa résidence d’été depuis longtemps.

Pas de deux royal est le titre de l’exposition des œuvres du couple en 2013 au musée d’art moderne de la ville de Aarhus. Un record du nombre d’entrées fut atteint avec 285 510 visiteurs.

Couacs

 Après quinze ans de mariage, Le Prince fait remarquer que c’est sa femme qui le paie. Aussi la loi de financement lui prévoit – de droit – une rémunération depuis lors.

Pour le nouvel an 2002, alors que la reine se trouve indisposée suite à une chute, son fils Frederik, prince héritier, est désigné pour recevoir les ambassadeurs. Le prince Consort passe de numéro 2 à numéro 3, et proteste.

Dans la presse française, il aurait soutenu (ce qu’il conteste) à deux reprises que le mari d’une reine devait être roi comme l’épouse d’un roi devient reine. Une majorité éphémère fut obtenue au parlement en ce sens mais ce ne fut pas sans susciter de vives critiques. En compensation, une journaliste propose qu’on l’appelle désormais Sa Majesté le Prince Consort, comme l’on dit Sa Majesté la Reine. « Je crois que c’est trop tard », répond le Prince Henri.

L’accent français persistant du Prince ne cesse de faire rire tous les Danois ou presque depuis plus de 40 ans. C’est un regret pour ce polyglotte (anglais, espagnol), ancien de « langues O. »[2] (chinois, vietnamien) et du ministère des Affaires étrangères, et ce, d’autant plus que son épouse s’exprime dans la langue de Molière avec une aisance remarquable. En 1981, elle a traduit en danois Tous les hommes sont mortels de Simone de Beauvoir. Lui, écrit ses poésies en français qui sont ensuite traduites en danois.

On raconte au Danemark que le Prince Consort, rentrant de la chasse, aurait déclaré qu’il avait « tiré un renard » (« jeg har skudt en ræv »). Mais, à cause de sa mauvaise prononciation, dit : « jeg har skudt en røv », ce qui signifie « j’ai tiré un c.. ».

Au Danemark, pour la plupart des gens, manger du lapin revient à peu près à croquer dans un chat. Aussi, le credo culinaire du Prince, de la bête tout se mange, ne doit pas manquer de créer quelques remous dans les estomacs vikings, le Prince Consort défendant, bien accommodés, saucissons d’âne, cervelles, et testicules…

Le double niveau de l’amour[iii]

Le premier niveau de l’amour est narcissique.

Hypothèse :

Margrethe aime chez Henri « ce point d’idéal » par où il la voit comme il lui plaît d’être vue : pas seulement comme une reine, mais probablement comme une artiste danoise aimée d’un français, dont elle aime essentiellement la langue maternelle. Henri lui fait don de sa personne française mais voilà, dit Lacan, ce don, « mystère, se change inexplicablement en cadeau d’une m… » D’où les couacs fréquents du Prince Consort qui font tant rire les danois.

Henri aime chez Margrethe « ce point d’idéal » par où elle le voit comme il lui plaît d’être vu : pas seulement comme un aristocrate, mais probablement comme un artiste français aimé de la Reine du Danemark, dont il aime essentiellement cet humour et ce sincère et chaleureux sentiment d’amitié, deux domaines typiquement danois dans lesquels il est d’ailleurs passé maître, selon les dires de son camarade de chasse, le comte Ditlev Knuth-Winterfeldt.

Ainsi se réalise, dans un pas de deux royal, leur « tromperie de l’amour ».

Le second niveau de l’amour est objectal.

Hypothèse :

Magrethe aime Henri parce qu’elle aime « inexplicablement quelque chose en (lui) plus que lui, qui est cet objet a », dont elle le « mutile ». Cet objet est oral (poétique, gastronomique, œnologique dans son enveloppe). Mais « c’est une oralité qui n’a justement absolument rien à faire avec la nourriture », ni avec la poésie. « C’est cet objet paradoxal, unique, spécifié, que nous appelons l’objet a. »

Henri aime Margrethe parce qu’il aime « inexplicablement quelque chose en (elle) plus qu’elle, qui est cet objet a », dont il la « mutile ». Qu’est-ce donc ? Peut-être le regard d’une femme qui se trouve être Reine et pour qui il demeure, quel que soit le protocole, le numéro 1?

Tout semble donc indiquer que sa Majesté la Reine Margrethe II, Reine du Danemark et que Son Altesse Royale le Prince Consort forment un couple qui s’aime… et qui est aimé d’une large majorité de danois.

Sans titre2

[1] Margret I, au XIIème siècle, n’était pas reine mais tutrice de son fils Oluf puis régente.

[2]  École Nationale des Langues Orientales

[i]
Lacan J., Le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 241

[ii]          Source pour l’ensemble du texte : https://da.wikipedia.org/wiki/Henrik,_Prinsgemalen, danois, non traduit https://da.wikipedia.org/wiki/Margrethe_2., danois, non traduit

[iii]          Source pour l’ensemble des citations de ce paragraphe : Lacan J., Le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 237

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