content detail

Parle avec « elle » par Sylvette Perazzi

Auteur : 31/05/2015 0 comments 885 vues

Her, c’est « elle » dans sa forme objectale. C’est la voix du système d’exploitation « de compagnie » que, dans ce film de Spyke Jonze[1], Théodore achète pour meubler sa solitude. Cette voix n’a rien de métallique et encore moins de mécanique, puisque c’est celle de la très sexy Scarlett Johansson.

Dès qu’elle se nomme Samantha « parce qu’elle aime cette sonorité », elle se rapproche de « She » – elle comme sujet. Même si elle indique qu’elle l’a trouvé en lisant en 2/100e de seconde les 180 000 noms de « Comment appeler son bébé ? »

Avec ce couple dissociant radicalement le corps de l’objet, on assiste à une transposition inversée et actualisée de « La voix humaine » de Jean Cocteau. Berthe Bovy, seule en scène, y criait son amour désespéré à un partenaire présent uniquement par téléphone.

La fonction du partenaire est programmée en trois questions par le responsable du système. Une première, « Êtes-vous sociable ou anti-sociable ? », dont il n’écoute quasiment pas la réponse, mais plutôt le son de la voix qu’il trouve hésitante. Puis : « Voulez-vous que votre système ait une voix masculine ou féminine ? » Là, Théodore n’hésite pas longtemps. Enfin : « Comment décririez-vous votre relation avec votre mère ? » Théodore confie alors que lorsqu’il tentait de lui parler de lui, elle ramenait tout à elle.

Le programmateur n’en demande pas plus et lui concocte la partenaire idéale de son fantasme : un objet voix qui l’écoute et s’intéresse uniquement à lui.

Le discours amoureux se met alors en place entre Samantha, dont on oublie très vite qu’elle est virtuelle, et le personnage incarné par Joaquin Phoenix. Au sein de ce couple d’un nouveau genre des embrouilles surgissent, la jalousie fait son apparition, comme dans les autres couples…

L’acteur y est d’une grâce et d’une tendresse désarmante ; son métier n’est-il pas d’écrire des lettres d’amour pour les humains de ce futur proche qui n’en ont plus le loisir ? Mais est-il vraiment amoureux ? Oui, si l’on s’en tient à une définition que donne de l’amour Jacques-Alain Miller : « Aimer vraiment quelqu’un, c’est croire qu’en l’aimant, on accédera à une vérité sur soi. » [2]

Toutefois, alors que le plaisir onaniste est très présent, la rencontre des corps s’avère impossible avec l’être de chair et de sang envoyé pour incarner la voix. « Je ne la connais pas » dit Théodore, avouant par là qu’il pensait « connaître » Samantha, l’objet a de son fantasme mais aussi celle à qui il suppose un savoir sur lui (« Comme tu me connais ! », dit-il lors de leur premier échange).

De fait, Théodore s’accommode plutôt bien de la situation, et c’est Samantha, programmée pour une autre rencontre, qui le quittera, le laissant terriblement malheureux.

Le film, qui débutait par un monologue de notre héros en une lettre d’amour écrite par lui à la place d’une autre, s’achève sur sa présence sur le toit de leur immeuble avec sa voisine, tous deux regardant ensemble dans la même direction… Une autre image du couple, beaucoup plus classique celle-là.

[1] Her est un film réalisé par Spike Jonze avec Joaquin Phoenix, (2013),

[2] Miller J.-A., « On aime celui qui répond à notre question : « Qui suis-je ? » », Entretien avec Hélène Fresnel, Psychologies Magazine, n° 278, octobre 2008.

About author

Faire Couple

Website: