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On ne badine pas avec l’amour

Auteur : 27/09/2015 0 comments 1673 vues

Entretien avec Véronique Olmi autour de son livre J’aimais mieux quand c’était toi.

 « Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui dire de souffrir encore, elle répondrait non ? »[1]. Cette question de Perdican adressée à Camille ouvre le dernier roman de Véronique Olmi, J’aimais mieux quand c’était toi.

Nelly, comme Camille, veut aimer sans souffrir. La scène du théâtre qu’elle retrouve chaque jour est son « couvent », son refuge, son asile. Un soir, la douleur la rattrape. Assis au cinquième rang de « son abris aux fauteuils rouges », elle reconnaît l’homme qui l’a quittée et dont elle a refoulé jusqu’au nom.

Parce que l’amour n’est pas une distraction aimable, parce que faire couple ne va jamais tout seul, Véronique Olmi témoigne de la difficulté et du risque d’aimer.

Nelly est comédienne. Mater Dolorosa de la pièce de Pirandello Six personnages en quête d’auteur, n’incarne-t-elle pas à la scène une douleur qui fait écho à sa douleur d’aimer ?

Je voulais frotter ces deux silex : l’engagement théâtral et l’engagement amoureux et voir quel feu en surgissait. J’ai placé en exergue de mon roman une phrase extraite de la pièce de Musset On ne badine pas avec l’amour, une œuvre qui traite avec beaucoup de justesse de l’engagement amoureux. Après sa rupture avec Paul, Nelly s’est réfugiée dans le déni de la souffrance, de la force du lien. Inconsciemment, une douleur s’était tapie en elle qui attendait son heure. Jusqu’à ce fameux soir où, Mater Dolorosa entrant en scène, elle reconnaît assis, de dos, l’homme qu’elle a aimé. Submergée par une crise de panique-attaque, la comédienne s’effondre et doit quitter la scène.

Votre roman décrit les tourments d’une passion amoureuse qui peut être lue du côté de l’Autre scène. Entre Nelly et Paul s’insinue une présence discrète presque fantomatique, celle d’un père que Nelly présente comme un homme sans rébellion n’ayant pas joué sa vie. Deux images dès lors se superposent : le souvenir d’un homme triste s’éloignant, de dos, seul sur la plage (son père) ; et puis, comme un écho au chagrin de l’enfance, les retrouvailles douloureuses avec l’homme qui l’a quittée (Paul).

C’est vrai que le lien amoureux ne se conjugue pas qu’au présent. Nelly a choisi un homme père de famille, un homme interdit comme l’était son propre père, un homme qui ne se retourne pas lorsqu’elle entre en scène et qui porte en lui la possibilité du chaos et du désastre. Sa présence douloureuse et puissante sature l’espace théâtral obligeant Nelly-Mater Dolorosa à lui faire face. Affronter Paul et la douleur d’aimer c’est une façon pour elle de combattre la mort, le néant d’une vie que son père, éternel second rôle effrayé par lui-même, n’a pas osé jouer. Retrouver Paul, c’est accepter de souffrir à nouveau, d’être celle qui vient quand on l’appelle. Je pense que Nelly est comme son père. En voulant se libérer de l’emprise de l’homme interdit, elle ne l’est pas vraiment.

Peut-on dire que Nelly-Mater Dolorosa porte, puis exorcise la douleur paternelle ?

Lorsque le père de Nelly marchait seul sur la plage, il ne cherchait pas l’amour. Il se cherchait lui-même à travers le désir qu’il éprouvait pour d’autres hommes. Devenu père d’une famille nombreuse, sans doute par lâcheté, il promenait dans le monde son infinie tristesse. Ce que Nelly aurait sans doute aimé lui dire, ce sont les mots simples de la chanson de Jacques Higelin, Pars et ne te retourne pas. D’une certaine façon, en retrouvant Paul, Nelly témoigne d’un courage qui a manqué au père, le courage d’un acte transgressif, celui d’être dans les bras de la personne que l’on désire. Nelly-Mater Dolorosa était hors champ, hors corps. Être à nouveau dans les bras de Paul, c’est pour Nelly réintégrer son corps, se réintégrer soi-même.

Lorsque les retrouvailles font voler en éclat le lieu jusque-là inviolable du théâtre, Nelly retrouve le courage de son désir. Diriez-vous qu’elle n’a pas renoncé à l’amour pour cet homme ?

L’amour n’est pas le désir. Là est toute l’ambiguïté. Nelly n’est pas Mathilde, autre figure féminine d’une pièce que j’ai écrite et qui, elle, ne cède pas sur son désir sans amour pour un adolescent. Nelly sait très bien ce que son désir pour Paul charrie. Son lien adultérin avec un homme marié rompt le pacte social et conventionnel qui a régi le destin tragique de son père. Lorsque Nelly rompt avec Paul en l’ « autorisant à retourner avec les siens », elle renoue avec le choix paternel d’une vie normalisée qui préserve les apparences. C’est aussi, pour elle, une façon un peu dérisoire de ne pas perdre la partie. On peut s’enorgueillir ou se victimiser d’avoir été quitté mais la rupture est antérieure.

Nelly, au fond, autorise Paul à prendre une décision qu’il avait déjà prise, seul. Elle avait été sa joie… Puis était devenue un poids, une tombe.

Après, les mots manquent. La rupture n’a pas pu être nommée et c’est cela qui lui est insupportable. Dès lors, revoir Paul c’est essayer de mettre enfin des mots sur leur lien, arracher le bâillon qui recouvrait son âme et prendre conscience que « la vie est là. Mon Dieu… Comme c’est simple ».

Ces derniers mots du roman ouvrent pour Nelly et Paul un formidable espace de liberté. Que vont-ils devenir ?

Je n’aime pas conclure mes livres. La vie ne conclut pas. La mort, je n’en sais rien.

Propos recueillis par Elisabeth Pontier & Benoît Kasolter, le 25 avril 2015 – Théâtre du Petit Matin à Marseille

Véronique Olmi est dramaturge, comédienne, nouvelliste et romancière. En 2001, elle publie son premier roman, Bord de mer qui lui vaut le Prix Alain-Fournier. Dix ans plus tard, Cet été-là reçoit le Prix des maisons de la presse. En tant que directrice artistique, elle a lancé en janvier 2012, avec Michèle Fitoussi et Anne Rotenberg, la première édition du festival d’auteures théâtrales Le Paris des femmes au Théâtre des Mathurins. Elle bénéficie d’une reconnaissance internationale : ses ouvrages sont traduits en vingt langues et ses pièces sont jouées autant en France qu’à l’étranger. Son dernier roman : J’aimais mieux quand c’était toi est paru en janvier 2015 aux éditions Albin Michel.

[1]          1. Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour, Acte II, scène 5.

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