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Monstruosités et autres délices du XVIIIe s., par Lydia Vasquez

Auteur : 28/06/2015 0 comments 1215 vues

De l’utilité des automates…
L’homme peut préférer l’artefact, la machine, au partenaire toujours encombrant et problématique. Rien de plus normal, en fait, au siècle des automates et des automatismes, à la centurie du progrès mécanique. Sade, même s’il raffole des dispositifs à jouissance, dont il se sert au quotidien et qu’il met en scène dans ses romans, reste tout de même accolé à la chair. C’est Révéroni de Saint-Cyr qui se porte sur la création humaine et la volonté de l’homme à s’arracher de cet état d’homme création de dieu. La machine, dans son splendide roman Pauliska ou la perversité moderne (1798), devient le prolongement de l’homme et, par là même, le jouet d’une nouvelle déviation de la norme sexuelle et reproductive. Dans Pauliska, l’amour peut s’inoculer grâce aux inventions scientifiques mêlées aux pratiques de sorcellerie les plus anciennes :

« L’amour étant l’union physique de deux êtres, pour que les masses se confondent, donnez l’impulsion aux atomes. Opérez une irritation sur les fibres avec des cheveux et des cils de l’opérateur. Forte inspiration par les pores ; friction multipliée sur la peau. Pour breuvage, l’opérateur donnera son haleine convertie en fluide. »

Ici, le corps devient machine, et par là même, capable de s’accoupler à une autre pour, grâce à leur jonction, produire des étincelles, source d’énergie et de vie. Une vie autre que celle qui germe dans l’utérus féminin. Et ce, dû à la puissance érotique, elle aussi générée grâce à des dispositifs superposés au corps humain, telle une presse d’imprimerie ou un tuyau à respirer l’haleine des êtres angéliques, engendrent la matière qui meut l’univers. Car l’amour est une rage, et comme elle, s’inocule, à l’aide des instruments qui pénètrent les corps se substituant au corps autre, de ce fait devenu superflu.

Éloge de la noirceur
Le XVIIIe siècle philosophe et raisonneur raffole des ombres, des pénombres, des noirceurs, des êtres fantastiques et diaboliques. Ne serait-ce que pour se réaffirmer dans sa rationalité, le siècle des gradations logiques éprouve le besoin des sauts hors norme et de la figuration de ces êtres autres qui hantent l’imaginaire des hommes de tout temps. Les incubes et les succubes peuplent les pages des romans éclairés mais sulfureux. La première image qui s’impose à nos yeux est celle de ce chameau-diable qui, pénétrant par le trou vaginal d’une grotte utérine où se trouve le personnage principal du Diable amoureux (1772) de Jacques Cazotte, profère un Che vuoi, issu d’une tête-gland couronnant un long cou-vit qui se présente, insolent, au héros vantard de ce récit méphistophélique. Le célèbre Cauchemar (1782) de Füssli représente bien ce cheval infernal et cet incube furieux, s’attaquant à la victime endormie, virginale et offerte, comme autant de forces sataniques qui apparaissent à leurs proies en rêve, durant leur sommeil, pour les posséder de leur semence glaciale et stérile.
Une adaptation plus ou moins rationnelle de ces esprits infernaux sont les sylphes, qui représentent des esprits vivant dans l’air, non gravides, invisibles, éthérés, mais capables de se matérialiser durant la nuit pour copuler avec une femelle virginale mais en rut. Dans Le Sylphe (1730) de Crébillon, une jeune comtesse retirée à la campagne rêve de rencontrer un de ces génies aériens dont se sont entichés les salons et les théâtres parisiens. Par une chaude nuit d’été, un sylphe invisible vient justement la surprendre, à demi-nue dans sa chambre, et lui déclarer son amour. Au terme d’un dialogue où le sylphe fait montre de sa palabre libertine accomplie, elle cède aux charmes de l’étrange visiteur… À moins qu’elle n’ait rêvé…

Tout seul ou à plusieurs : de l’onanisme à l’orgie
À l’encontre de toute forme d’accouplement, sous forme de refus, de reniement plus ou moins déclaré du dualisme normatif, se trouvent l’onanisme et l’orgie. L’onanisme va faire l’objet d’une condamnation médicale sans précédents, se substituant à l’interdiction religieuse en vigueur jusqu’à cette centurie mécréante. Pierre Tissot, médecin helvète, publie en 1761 L’onanisme. Dissertation sur les maladies produites par la masturbation. Il y déclare :

« La trop grande perte de semence produit la lassitude, la débilité, l’immobilité, des convulsions, la maigreur, le dessèchement, des douleurs dans les membranes du cerveau ; émousse le sens, et surtout la vue ; donne lieu à la consomption dorsale, à l’indolence et à diverses maladies qui ont de la liaison avec celles-là. »1

Poursuivie plus que jamais à cause de son improductivité obscène, la masturbation et son imaginaire sont, toutefois, très présents dans l’art du XVIIIe siècle. Hommes et femmes voient refoulé un fantasme qui s’avère, contre toute proscription, récurrent. L’onanisme représente pour la société normative du XVIIIe siècle, une forme pervertie de l’amour de soi. En effet, l’individu, devenant son propre objet sexuel, perd son essence sociale, ce qui suppose la plus grave effraction aux lois bourgeoises en cours d’instauration. On doit donc poursuivre la masturbatrice, qui, par son geste égoïste empêche l’état de se reproduire, pour la forcer à devenir l’objet passif de la pénétration fertile masculine ; et on doit rééduquer les hommes masturbateurs pour qu’ils reviennent à instrumentaliser les corps féminins en dépit des leurs. Pourtant, les onanistes foisonnent et se multiplient dans les pages ainsi que dans les toiles de la littérature et la peinture galantes. Des mécanismes aidant la pratique du plaisir solitaire, le plus récurrent en littérature comme en peinture, reste le livre. Topos de la production romanesque libertine, dans un jeu spéculaire des plus rococo, l’image du lecteur à l’intérieur du livre, s’échauffant par degrés comme le lecteur réel du livre qui l’enferme, revient sans cesse dans ces récits.
Et, même si c’est à Rousseau que nous devons cette heureuse expression sur « ces livres qu’on ne lit que d’une main » (qu’il avoue, dans ses Confessions, avoir dévorés dans sa jeunesse), la représentation littérale et picturale préfère la lectrice à son équivalent mâle. C’est ainsi qu’elle nous apparaît dans Le Sopha (publié en 1742, mais manuscrit bien antérieur et ayant circulé) de Crébillon :

« La première chose qu’elle fit […] fut d’ouvrir une armoire fort secrètement pratiquée dans le mur et cachée avec art à tous les yeux. Elle en tira un livre. De cette armoire, elle en passa à une autre où beaucoup de volumes étaient fastueusement étalés ; elle y prit aussi un livre qu’elle jeta sur moi avec un air de dédain et d’ennui, et revint, avec celui qu’elle avait choisi d’abord, se plonger dans toute la mollesse des coussins dont j’étais couvert. […] Le livre qu’elle avait pris le dernier ne me parut pas être celui qui l’intéressait le plus. C’était pourtant un gros recueil de réflexions composées par un brahmine. Soit qu’elle crût avoir assez de celles qu’elle faisait elle-même, ou que celles-là ne portassent pas sur des objets qui lui plussent, elle ne daigna pas en lire deux, et quitta bientôt ce livre, pour prendre celui qu’elle avait tiré de l’armoire secrète, et qui était un roman dont les situations étaient tendres et les images vives. […] [C]e livre l’animait ; ses yeux devinrent plus vifs ; elle le quitta, moins pour peindre les idées qu’il lui donnait que pour s’y abandonner avec plus de volupté. Revenue enfin de la rêverie dans laquelle il l’avait plongée, elle allait le reprendre lorsqu’elle entendit un bruit qui le lui fit cacher. »2

De même, la peinture et la gravure accueillent les images les plus juteuses de ces femelles hystériques, récemment découvertes par ce siècle misogyne et voyeur. Par sa valeur représentative, et par l’analyse poussée qu’en a faite Jean Marie Goulemot, mon maître, dans son essai Ces livres qu’on ne lit que d’une main (1994), je voudrais citer ici une gravure d’après une gouache de Pierre Antoine Baudouin, Le Midi, réalisée par Emmanuel de Ghendt probablement en 1765 et exposée au salon de 1787. Elle représente une jeune femme étendue sur l’herbe, avec son ombrelle ouverte gisant à ses côtés ; derrière elle, le buste d’un jeune adolescent monté sur un socle où dansent les amours, et les feuillages grimpant le long des claires-voies qui s’organisent autour d’une ouverture en cercle, pour figurer un œil-de-bœuf. Le titre indique qu’il est midi et que c’est le moment de la sieste. Il pourrait s’agir d’une simple figuration bucolique du thème du repos.

Image Lydia Vasquez 1

Sauf que, premier détail, le corps ne se protège pas des rayons du soleil, mais au contraire il est complètement exposé à ce jour cru de l’heure méridienne, comme pour mieux exposer aux yeux du spectateur-voyeur cette femme toute blanche de lumière. Une main et un pied attirent notre œil curieux ; la main droite semble nous montrer quelque chose du doigt : un livre ouvert tombé par terre ; la jambe gauche reste en l’air comme suspendue dans un mouvement que l’escarpin à l’orientale en équilibre éphémère paraît suggérer. Le regard remonte le long de cette jambe jusqu’à l’entrecuisse ouverte, où on est forcés de constater la présence, passée inaperçue dans un premier coup d’œil distrait, de l’autre bras qui se cache sous la robe. Les yeux de la dame sont ouverts, ainsi que sa bouche mi-close, mais son regard est absent. L’apparence de mouvement de ce corps suspendu dévoile alors un hiératisme, celui du corps extasié. Celui d’une lectrice solitaire de « ces livres qu’on ne lit que d’une main », qu’elle laisse tomber quand la jouissance la surprend en pleine lecture. La statue n’étant que la mise en scène spéculaire et rocaille de ce contemplateur de l’estampe, au point qu’elle semble vivante. Mais pas assez, puisque dépourvue de sexe, comme pour s’y introduire en partenaire. L’image du couple s’y voit ainsi désamorcée par la toute-puissance de la femme jouissive face au jeune homme impuissant.

Du côté de chez Sade
Les chorégraphies sadiennes, basées sur l’entassement ordonné et équilibré des corps de victimes et libertins, sont soigneusement décrites par un marquis qui se complaît dans cette construction minutieuse pour mieux pouvoir la détruire après, à la manière de ces châteaux de cartes qu’on se délecte à faire tomber d’un simple souffle, une fois conclus. Les gravures qui illustrent sa Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu (1799) sont, à ce titre représentatives de cette imaginaire de l’orgie comme l’antithèse du couple monogame et stable que la classe montante veut imposer à la société qu’elle est destinée à gouverner. Plus amusantes que terribles, plus théâtrales que vraisemblables, les images opposent le nombre multiplié de victimes face à la singularité du libertin, de façon à désamorcer toute représentation de la dualité :

Lydia Vasquez 2

Et Casanova ?
À l’encontre d’un Sade fabulateur d’histoires où tous les excès sont possibles, destinées à subvertir le système et à démasquer l’hypocrisie des hommes, Casanova raconte dans l’Histoire de ma vie (rédigée entre 1789 et 1798), ses célèbres mémoires rédigés en français par le Vénitien, comment, au sein de la société mondaine européenne, la pratique orgiastique était monnaie courante. Faisant partie de ce milieu choisi et fermé, il participe et organise des soupers fins et galants, des fêtes et des orgies où règne la débauche la plus complète… et la plus réglée :

« Ils espéraient tous trois que Bacchus et Cornus plaideraient pour l’amour, mais je les laissais dire, sachant bien que leurs espérances seraient vaines. Nous eûmes un dîner à l’anglaise. C’est-à-dire sans l’essentiel, sans soupe ; aussi je n’avalai que quelques huîtres avec du vin de Graves délicieux ; mais je me sentais bien, car je trouvais du plaisir à voir Edgard s’occuper habilement des deux nymphes. Dans le fort de la joie, ce jeune fou proposa à l’Anglaise de danser la hornpipe en costume de la mère Ève, et elle y consentit, pourvu que nous prissions le costume du père Adam, et que l’on trouvât les musiciens aveugles. Je dis que, pour leur plaire, je me mettrais à l’unisson, mais que dans mon état de langueur on ne devait pas espérer de me mettre dans l’état d’imiter le serpent tentateur. On me dispensa des frais de toilette, à condition que si je venais à sentir l’aiguillon de la volupté, je me dépouillerais comme les autres. Je promis. On alla chercher les aveugles, on ferma les portes, et les toilettes s’étant faites pendant que les artistes accordaient leurs instruments, l’orgie commença. »3

Ainsi en est-il, en effet, au sein d’un Ancien Régime qui ne veut pas disparaître sans résister à une nouvelle morale destinée à égaliser les pratiques sociales, y compris sexuelles, mais au détriment d’une liberté et d’une diversité de mœurs, certes pas pour tous, dont la littérature du XVIIIe siècle va être le dernier refuge. Un espace d’isolement de l’individu autre, à l’image d’un boudoir tapissé de livres, défiant la « normalisation » et l’uniformisation des conduites, mises en place par la bourgeoise. Normalisation et uniformisation fondées sur le couple homme-femme soumise, base du nouvel ordre familial et social.

 

1 Pierre Tissot, L’Onanisme. Dissertation sur les maladies produites par la masturbation, rééd. disponible BNF, en PDF, Paris, Garnier, 1905, en version numérique, dans le site de la Bibliothèque Nationale : https://books.google.es/books/about/L_onanisme_dissertation_sur_les_maladies.html?id=5HgAAAAAMAAJ&hl=fr

2 Crébillon, le Sopha, conte moral, à Gaznah, Imprimerie du Sultan des Indes, l’an de l’Hégire, 1120 (Paris, 1742), en numérique http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6513588p.r=Cr%C3%A9billon.langFR

3 Giacomo Casanova, Histoire de ma vie (1789-1798), édition définitive établie par Gérard Laouati et Marie-Françoise Luna, manuscrit à la BNF, Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000810t/f11

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