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Michelangelo Antonioni et Monica Vitti, par Valérie Chevassus-Marchionni

Auteur : 08/11/2015 0 comments 728 vues

Peut-on faire couple si l’on n’a pas trouvé au préalable le lieu pour rendre la chose possible ?

Au-delà de la nécessité matérielle de trouver pour le couple un lieu d’hébergement, il semble que l’amour passionné et le désir impérieux de faire couple s’exacerbent dans la recherche et la construction d’un lieu qui fasse corps avec le couple, magnifie son harmonie, contribue à sa cohésion voire entrave sa dissolution.

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Michelangelo Antonioni, tombé éperdument amoureux de Monica Vitti, n’a de cesse de faire coïncider l’édification de son amour avec celle, architecturale, d’une construction en rapport.

Ils se sont rencontrés en 1957 ; au début des années 60, ils vivent dans la Rome de la dolce vita : ils habitent dans le quartier huppé de Fleming un immeuble moderne, dans deux appartements différents reliés par un escalier. En Sardaigne, à Porto Rotondo où ils séjournent parfois, ils font la connaissance de Dante Bini, un jeune architecte qui a inventé une maison révolutionnaire : la « Binishell ». Il s’agit d’une structure en forme de dôme : sur une dalle de fondation est ancrée une membrane gonflable sur laquelle est versé du béton. La construction présente l’avantage d’être relativement rapide et de se fondre facilement dans le paysage.

En 1964, Monica Vitti tourne Le désert rouge avec Antonioni. Elle y incarne la figure d’une femme ravagée, Giulana, pour qui le paradis est ailleurs : la séquence est filmée sur l’îlot de Budelli, au Nord de la Sardaigne, propriété d’un riche milanais qui, pour remercier Antonioni, va lui offrir un terrain sur une côte inhospitalière du nord-ouest de la Sardaigne, la Costa Nera, renommée plus tard Costa Paradiso.

Antonioni est enthousiaste : il aime ces paysages désolés, il veut y construire une binishell, une « cupola », sorte de coupole lunaire ouverte sur la mer et noyée dans la végétation sauvage des alentours, pour y accueillir la forme parfaite et épurée du couple magnifique qu’il forme avec Monica.

Peut-être faudrait-il dire : « qu’il formait » ; car en 1964, les choses ne vont plus si bien entre eux. Antonioni, dans Le désert rouge, ne filme plus sa muse avec autant de tendresse et les tensions nées dans leur couple se reflètent à l’écran. Sur le tournage, Vitti trompe Antonioni avec le directeur de la photographie.

Cependant, en Sardaigne, à la même époque, Antonioni a lancé les travaux de la cupola : escalier en granit rose, immense fenêtre face à la mer, patio cylindrique interne, soucoupe improbable posée sur les vagues, dôme parfait, rondeur lunaire offerte aux cieux. « On avait l’impression que la mer entrait dans le salon. Le bruit du vent, le mouvement des vagues, l’odeur des rochers et des herbes séchées, la musique de la pluie tambourinant sur le jardin intérieur pénétraient toute la villa. Pour lui et Monica, « Michelangelo construisait une maison de rêve » écrit Dante Bini l’architecte.

Les deux amants ne l’habiteront jamais. La coupole, lieu rêvé, construit pour l’impossible bonheur du couple, restera vide de leur passion. Elle n’aura su ni l’héberger, ni la sauver du naufrage.

Valérie Chevassus-Marchionni.

 

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