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Martine Aubry et Jacques Delors : un duo en ombres chinoises, par Pénélope Fay

Auteur : 05/07/2015 0 comments 662 vues

FEUILLETON POLITIQUE

Ce que les personnages publics donnent à lire, on en attrape les signifiants dans les médias. Dans le cas de Martine Aubry et Jacques Delors, les médias ont dessiné un couple. Père et fille, l’Européen forcené et la femme de terrain, forment un duo identifiable par les signifiants qui les relient. Qu’ils soient faits d’identifications ou d’oppositions, la place de l’un s’éclaire de la place de l’autre.

En 1972, Martine Aubry sort major de Sciences Po. Elle entre à l’ENA alors que son père y est professeur. « Il m’a dit que c’était normal que je sois reçue car j’avais toujours eu la chance de baigner dans un milieu porteur »[1]. Le « normal » contient la trace du désir du père. Et, peut-être, des traits dont il était assuré qu’elle porterait la marque.

On prête à Martine Aubry « un goût pour l’affrontement et la bagarre »[2], il est dit qu’elle « a la dent dure », qu’elle est « sans langue de bois », « très exigeante », que c’est une « femme de conviction »[3]. Des traits qui évoquent la détermination dont on entend chuchoter çà et là qu’elle lui viendrait de son père. Un ministre ironise : « Elle a les qualités de son père, mais en plus viril »[4]. En d’autres termes : elle en a plus, là où le père l’a.

L’équation marche aussi dans l’autre sens : la silhouette du père apparaît en filigrane dans les discours de la fille pour prendre de plus en plus de corps au fur et à mesure que s’y repère la transmission de valeurs. Des valeurs déclamées par l’héritière qui en fait l’habit d’un programme politique : « Je vous le dis en m’appuyant sur ce que j’ai de plus cher, les valeurs transmises par ma famille : la morale, le sens de la justice, le goût des autres et le courage »[5].

Les deux font la paire. L’une est au creux de l’autre puisqu’elle en est issue. L’ombre de l’autre perdure quand bien même la fille n’empruntera pas tout à fait le même chemin. Qu’importe. C’est le père qui a donné l’impulsion. Les chemins de traverse ne parviendront pas à effacer le tracé originel. Cette idée affleure souvent dans les médias. Lorsqu’une femme politique émerge de la nasse, on enquête sur le père. Voyez Nathalie Kosciusko-Morizet ou Anne Hidalgo : là où l’on croit voir naître une femme de poigne, cherchez le père…

Lorsque Martine Aubry est évoquée dans la presse, Delors n’est jamais loin. Son ombre se dévoile par une opposition, une identification, une conséquence. L’usage de la conjonction de subordination « comme » et de la négation, relie les deux parties du duo. Certains des événements qui ont ponctué la vie politique de l’une fait écho à ce qui a pu faire trace dans la vie publique de l’autre. Comme ce jour de 2011 où, DSK hors-jeu, Martine Aubry affronte les primaires. L’acte de la fille se teinte alors du renoncement du père, prononcé ce jour de décembre 94 où J. Delors, pressenti comme candidat des socialistes à l’élection présidentielle, refuse de se lancer dans la bataille. « A-t-on déjà vu quelqu’un refuser le pouvoir qu’obligeamment les Français lui tendent ? » dira Anne Sinclair.

La décision de l’une prend du relief alors même qu’a pu s’affirmer le renoncement de l’autre. Martine Aubry sera « celle qui y va », tandis que Jacques Delors restera celui qui a dit « non ». Au sein de cette paire faite d’acceptation et de refus, sonne la question du désir. Car, du pouvoir, Martine Aubry en avait-elle vraiment envie ?

[1] Lucas R. et Mourgue M., Martine Aubry, les secrets d’une ambition, Editions Archipel, 2011, p. 6.

[2] Chemin A., « Martine Aubry et le pacte des Delors », Le Monde, édition électronique du 28 juin 2011.

[3] Bezat J.-M., « Martine Aubry, un destin qui se cherche », Le Monde, édition électronique du 27 juin 2011.

[4] Apathie J.-M., « Une femme ambitieuse », L’Express, édition électronique du 28 août 1997.

[5] Déclaration de candidature à la primaire socialiste, Lille. Le Figaro, 2011.

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