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Malaise dans le théâtre conjugal Entretien avec Pierre Naveau

Auteur : 20/09/2015 0 comments 905 vues

 

Propos recueillis par Solenne Albert

Que vous évoque le titre de cette rubrique « scènes de ménage » ?

Ce que m’évoque ce titre, ce sont des cris. Lacan a pu dire qu’un homme et une femme peuvent arriver à s’entendre sur « une affaire qui est le gage de leur entente » et qu’à cet égard, il n’y a pas de meilleure affaire que « l’entente au lit » . Mais, dans le cas où ils n’y parviennent pas, ajoute-t-il, il arrive alors qu’un homme et une femme ne puissent que… s’entendre crier. Dans les deux cas, si vous me permettez de dire la chose ainsi, il s’agit donc bien de cris. Mais, dans la scène de ménage, il est plutôt question de ceux que provoquent les inévitables malentendus. Rivalité, quand tu nous tiens ! Et n’aime-t-on pas sa colère comme soi-même ? Et puis, que ne peut faire la mauvaise foi ? En tout cas, les cris et les rires, cela ne sonne pas de la même façon.

Ce titre m’évoque le premier chapitre de votre livre qui s’intitule « La querelle du phallus ». Pensez-vous que les « scènes de ménage », si fréquentes dans la vie amoureuse, peuvent être liées à cette « querelle » ?

En effet. Une telle querelle peut être rapportée au conflit entre l’être et l’avoir. Dans le cas auquel vous faites allusion, Madame se refuse à Monsieur, quand il manifeste son désir, pour se venger. Il ne lui dit pas qu’il l’aime, qu’elle est ainsi la seule pour lui, et s’oppose à sa demande d’avoir un deuxième enfant. Qu’à cela ne tienne, pour lui aussi, ce sera la privation ! C’est à partir de la manière dont on se dispute – plus ou moins blessante, cruelle, obscène, retorse ou spirituelle, voire élégante – qu’un couple arrive à créer le « symptôme » qui le caractérise, le « ton » qui lui est singulier. Bavard ou silencieux, cela varie.

Dans votre livre, vous évoquez la disjonction des jouissances homme-femme. Comment cela se traduit-il dans la clinique ?

En pratique, il est essentiellement question de plaintes, de déceptions, d’insatisfactions, de rancœurs, donc de non-rencontres et, par là même, de rendez-vous manqués. C’est alors que grandit, selon le mot de Lacan, « le malaise dans le théâtre » . Les paroles se brisent contre le roc de l’impossible adéquation. Les conversations trébuchent. L’un veut, l’autre pas. L’un n’y est pas et n’y sera jamais. L’autre voudrait autre chose, assurément pas ça. Les temps de l’envie ne coïncident pas, de telle sorte que rien ne se fait. Chacun, chacune, est dès lors renvoyé à sa solitude et à son exil. Il y a toujours de la séparation dans l’air. Mais, le hiatus est, selon Lacan, de structure. N’a-t-il pas écrit, non sans quelque ironie, que ce qui peut arriver de mieux à un homme, c’est qu’il n’atteigne à la jouissance qu’une fois que la femme a trouvé le chemin de la sienne ? Et ne précise-t-il pas que, dans la mesure même où la femme se retrouve seule avec sa jouissance à elle, cet homme a alors à accepter qu’elle en vienne à lui échapper absolument ?

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