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Love me Tinder, Entretien avec les réalisateurs France Ortelli et Thomas Bornot

Auteur : 20/09/2015 0 comments 1487 vues

Un monde parallèle

Propos recueillis par Christiane Alberti

Qu’est-ce que Tinder révèle selon vous du couple à notre époque ? Qu’en avez vous appris à travers votre documentaire, ou pour paraphraser Goodme, « de quoi Tinder est-il le nom » ?

Thomas Bornot : Lors de la préparation du film, nous avons rencontré beaucoup de jeunes femmes et jeunes hommes qui utilisaient cette application. A travers les discussions que nous avons échangées, j’ai pu remarquer qu’il existait une injonction très forte donnée par la société à en couple et c’est sans doute aussi la raison pour laquelle ce genre d’application marche aussi bien : elle répond à une demande, d’autant plus dans cette période de crise que nous traversons où il existe un réel besoin de se sentir protégé, alors que nos valeurs morales s’effondrent et que le monde du travail n’offre plus la sécurité d’antan. L’amour devient alors La valeur refuge.
Il y a à la fois beaucoup de personnes à la recherche d’un ou d’une autre, qui se retrouvent sur Tinder pour répondre à un besoin qui est aussi une demande sociétale, et aussi des personnes qui finissent par accepter leur solitude. Quand vous vous retrouvez sur Tinder, la première chose qui vous saute aux yeux, c’est le nombre presque infini de personne qui, comme vous, sont seules. Vous vous rendez compte alors que vous n’êtes pas Le seul. Appartenir à ce groupe entraîne une sorte de décomplexion. La solitude n’est plus aujourd’hui vécue comme une honte. Cela peut paraître rassurant, mais paradoxalement pas toujours, dans le sens où cette solitude devient presque une valeur générationnelle en ce qu’elle nous détermine ou nous définit.
Il y a donc ici une forme de tristesse voire de résignation qui émane du fait de ne pas pouvoir toucher à un idéal que l’application vous promet. Tinder nous oblige à nous confronter à notre propre néant, à notre propre solitude. La promesse n’est pas tenue par l’application, et c’est pourquoi elle fonctionne si bien : si elle fonctionnait, tout le monde serait en couple et Tinder n’existerait plus.

France Ortelli : A notre époque, il y a deux injonctions contradictoires, surtout pour les femmes : on te dit « éclate-toi, profite ! », et en même temps : « Quoi tu n’es pas mariée ? Dépêche toi, ce sera bientôt trop tard pour avoir un enfant ! » Aujourd’hui, on couche d’abord et on se parle après, comme ça on supprime la peur du rejet et on dédramatise la déception potentielle.

Sur la forme : pourquoi avez-vous choisi de vous mettre en scène testant l’application ? Cela rend le documentaire très vivant et drôle, mais n’y aurait-il pas une valeur ajoutée autre ?

T. B. : C’est ce qu’on appelle du « Gonzo journalisme », c’est une forme journalistique inventée par Hunter S. Thompson qui tend à gommer toute forme d’objectivité pour ne mettre en avant qu’une subjectivité. Ce procédé a paradoxalement tendance à faire ressortir, à travers le regard critique du spectateur, une sorte de vérité. Il y a donc une vraie valeur ajoutée, celle de convier et d’impliquer le spectateur dans le travail critique.

F. O. : Nous étions tous les deux célibataires au moment du tournage. Alors on s’est dit, plutôt que de demander un avis extérieur à un sociologue qui n’est pas de notre génération, qu’on préférait servir nous-mêmes de cobayes pour chercher la vérité. Les spectateurs s’identifient à nos personnages, et cela permet de les entraîner vers quelque chose de plus profond, et de les éduquer aussi.

Quelle place tient désormais la contingence, le hasard, dans toute rencontre ? On a l’habitude de dire que ce genre d’application la réduirait fortement… Ayant vécu de l’intérieur cette expérience, quel constat dressez vous ? N’est-ce pas plutôt l’inverse qui a lieu ? Deux personnes qui n’ont aucun lien entre elles vont se rencontrer…

T. B. : Il est évident au premier abord que l’on pourrait penser que Tinder va nous permettre de rencontrer des personnes que nous n’aurions jamais rencontrées dans la vie réelle. Et d’ailleurs les profils de personnes qui nous sont proposés répondent à un principe de random. Cela intensifie l’idée propre à Platon de l’androgyne : notre complément, notre double est bien quelque part et Tinder va nous permettre de le retrouver. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a ici un choix qui s’opère. Si des personnes nous sont proposées, c’est bien nous qui opérons un choix. On trouve très souvent l’amour dans le même milieu social. Au final, on se retrouve à « matcher » et à rencontrer des personnes qui évoluent dans les mêmes cercles d’amis. On ne se choisit jamais par hasard, on va toujours vers les mêmes personnes.

F. O. : Aujourd’hui, une personne sur deux à Paris est célibataire. Bizarrement, on devrait donc rencontrer beaucoup de gens. Au contraire, nous avons maintenant besoin de notre téléphone portable pour faire des rencontres.
On a l’impression qu’on a accès à une multitude de personnes en un clic, c’est un peu la roulette russe, mais en fait on choisit consciemment et rationnellement. On prend tel profil car on aime bien les groupes de musique aimés par untel, ou la blague d’un autre. Notre choix est guidé par la raison qui s’arrête sur des détails insignifiants. Une étude démontre qu’au final on choisit toujours quelqu’un de son milieu social, quelqu’un qu’on aurait finalement pu rencontrer dans une fête chez des amis.

Dans Tinder, de quelle rencontre s’agit-il ? Non pas qui rencontrons-nous lors de ces rendez-vous mais QUE rencontrons-nous… A un moment, vous vous posez beaucoup de questions. Qu’avez vous rencontré en définitive de plus fort que vous ?

T. B. : A un moment dans le film, je me rends compte que je deviens de plus en plus exigeant. Si un détail me déplaît chez une fille, j’aimerais pouvoir le remplacer par la qualité d’une autre ; ainsi, je me suis mis à croire à une sorte de femme idéale, composée des qualités de plusieurs femmes rencontrées. C’est Frankenstein. Alors effectivement, nous ne sommes plus face à des personnes mais face à des qualités, aussi bien physiques que morales. Pour paraphraser Beckett, on n’est pas assez con pour aimer quelqu’un que pour ses qualités. Et bien sur Tinder si.

F. O. : Le fait de se sentir encore plus seule avec cette appli qu’IRL (in real life). Quand on matche on est seul, quand on fantasme sur les photos de profil, on est seul. Je me suis sentie comme une salade au marché, sur un étalage parmi d’autres salades. On doit se montrer sous son meilleur profil. La personne que l’on rencontre déballe ses arguments de vente. On devient des produits et on ne s’en rend même pas compte.

Le système proposé par cette appli, ce qui fait son originalité (une première personne like une seconde, et si celle-ci like également la première, chacun apprend alors qu’il a été liké et matche (jeu de séduction, like et match en somme) fait écho je trouve – ou donne raison – à ce dit de Lacan si énigmatique : l’amour est toujours réciproque. Qu’en dites vous ?

T. B. : Quand on rencontre une personne dans la vie réelle, il y a une véritable incertitude : est ce que je plais à l’autre, ou me trouve-t-elle juste sympathique ? Seul le passage à l’acte et la tentative de voler un baiser peut répondre à ce questionnement. Sur Tinder, la réciprocité du like qui permet la discussion et la rencontre gomme tout doute. Exit l’aventure et la séduction, on passe en mode rendement et efficacité. Il y a un vrai besoin de protection. La vraie question est ici : est-ce que l’on parle encore d’amour quand on cherche à tout contrôler ? L’amour ne repose-t-il pas sur le doute, la séduction et la tragédie ?

Dans le film, une jeune femme dit « tout le monde y est, on sait que c’est un monde parallèle et c’est pour ça qu’on y va et qu’on y reste ». Qu’avez vous saisi de ce monde, de quoi il est fait ? Par rapport à quoi est-il parallèle ?

F. O. : Parallèle, car il est en deux dimensions, alors que le réel est en trois dimensions. Or, en deux dimensions on ne voit pas la vraie profondeur d’autrui, on n’a accès qu’a des images, qui sont le reflet narcissique des egos – des caricatures de soi-même. J’adore Internet et tout ce qu’on peut y trouver, c’est génial pour avoir accès à la connaissance, mais pour ce qui est de l’humain, nous avons cinq sens, autant les faire fonctionner !

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