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LOUIS XVIII ET DECAZES, Préfet de police, ministre, président du Conseil, favori, fils spirituel et idole du roi par Déborah Gutermann-Jacquet

Auteur : 13/09/2015 0 comments 1087 vues

« Louis XVIII nous apparut dans toute la profondeur des traditions historiques ; il se montra avec le favoritisme des anciennes royautés. Se fait-il dans le cœur des monarques isolés un vide qu’ils remplissent avec le premier objet qu’ils trouvent ? (…) Est-ce un penchant pour un esclave qui se donne corps et âme, devant lequel on ne se cache de rien, esclave qui devient un vêtement, un jouet, une idée fixe liée à tous les sentiments, à tous les goûts, à tous les caprices de celui qu’elle a soumis et qu’elle tient sous l’empire d’une fascination invincible ? Plus le favori a été bas et intime, moins on le peut renvoyer, parce qu’il est en possession de secrets qui feraient rougir s’ils étaient divulgués : ce préféré puise une double force dans sa turpitude et dans les faiblesses de son maître ». Ainsi Chateaubriand évoquait-il, dans ses Mémoires d’outre-tombe, la particularité du lien qu’entretenait Louis XVIII à ses favoris. C’est avec eux qu’il faisait véritablement couple, là où avec ses maîtresses, comme avec feu sa femme – la délicieuse Marie-Joséphine de Savoie, réputée pour sa laideur et dont le manque de grâce n’avait d’égal que l’odeur putride – il s’agissait davantage de pastiche.

            Des favoris, Louis XVIII, en eut plusieurs, hommes et femmes confondus, mais pour nul autre il ne ressentit autant d’amitié, de tendresse, d’amour même que pour Élie Decazes. Cette affection débordante, du vieil homme obèse et impuissant pour cet éphèbe digne des gravures antiques fut diversement interprétée : d’un côté, on se demanda si Louis XVIII était gay et on le décréta parfois, de l’autre, on exaltait la tendresse toute filiale du roi pour celui qu’il nommait dans ses lettres « mon fils », « mon Élie », qu’il tutoyait, et qu’il assurait de tout son amour dans le même temps qu’il lui confiait aussi ses peines. Les adversaires de Louis XVIII, à l’image de Chateaubriand, ont fustigé cette relation ardente dont certaines chansons et poèmes satyriques de l’époque ont exploité la veine, en en dénonçant parfois implicitement la dimension homosexuelle. Celle-ci semble cependant simpliste pour interpréter les sentiments que Decazes inspirait au roi. Comme le note l’historien Michael Sibalis, il est bien difficile et réducteur de vouloir faire entrer un homme du passé dans une case ou l’autre. Revenant aux accusations formulées par Chateaubriand, celles qui ont le pouvoir de « faire rougir » visent par ailleurs tout aussi bien une modalité du couple jugée nuisible à l’État. L’écrivain ultra hostile à Louis XVIII comme à Decazes qui illustre l’option libérale, revisite alors le duo du maître et de l’esclave pour faire ressortir son piège : le jouet du maître devient son tourment et sa prison dès lors qu’il en détient les secrets, tandis que l’État en deviendrait l’otage.

Les confidences et serments que Louis XVIII adresse à son favori, comme les critiques que cette relation passionnée suscite, doivent cependant se lire dans le contexte de la crise ministérielle qui affecte la France entre 1818 et 1820. Celle-ci voit s’opposer le courant libéral et réformateur incarné par Decazes au courant ultra et conservateur. Durant cette crise, à l’hiver 1818, les Ultras n’auront de cesse de demander la tête de Decazes. Le président du Conseil, le Duc de Richelieu, pose alors son éloignement comme une condition à son maintien en fonction. Le roi, effondré, écrit à Élie : « Je croyais, mon cher fils, avoir épuisé la coupe du malheur. Je me trompais ; la lie restait au fond, et plus amère que tout le reste. Je puis, si je l’exige, faire rester le duc de Richelieu (…) Vois l’alternative qui s’offre à moi. D’un côté, renoncer à mon bonheur et à celui de mes enfans (sic) ; de l’autre, paraître avoir sacrifié le duc de Richelieu à ma tendresse pour mon fils et être, par le même motif, jeté dans les bras du prince de Talleyrand. Voilà mes premières pensées. (…) Mon physique est un peu mieux. Mais je voudrais être mort, ô mon fils ! »

Ernest Daudet relate, en 1898, dans la Revue des Deux Mondes, l’épisode complet de cette crise : les conditions de Richelieu qui exige le départ immédiat de Decazes et de sa jeune épouse enceinte pour la Russie, le chagrin et les larmes du roi, qui écrit alors à cette dernière pour lui confier son fils : « Ma fille, je vous lègue mon fils. Remplacez-moi auprès de lui. Sans doute, une tendresse aussi vraie, aussi pure, aussi légitime que la vôtre est bien faite pour remplir tout un cœur ; cependant le sien éprouvera un certain vide. Lorsqu’il est devenu le plus heureux des époux, il avait, depuis trois ans, la douce habitude de venir tous les soirs passer une heure environ avec moi. Là, tout était commun entre nous ; discours sérieux, plaisanterie, joie, tristesse ; et, je le connais bien, ce ne sera pas un peu d’agrément qu’il trouvait dans ma conversation qu’il regrettera, ce ne seront même pas les adoucissemens (sic) que j’ai été quelquefois assez heureux pour porter à ses peines, — vous lui rendrez tout cela au centuple ; — ce sera le bonheur ineffable pour une âme comme la sienne de verser du baume sur les plaies de mon cœur, et ce regret sera d’autant plus vif qu’il sentira combien la peine de son père sera cuisante (…)»

La situation du gouvernement est fragile et cet accord de fortune l’est tout autant. Richelieu ne tient pas. Il démissionne et Decazes ne part pas. Louis XVIII pousse de nouveau son favori, jusqu’à la présidence du Conseil. Mais les Ultras obtiennent sa chute en 1820.

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