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Lorsque l’institution fait Trait d’union Interview du Docteur Marie Laurent, psychiatre, psychanalyste, chef de service en addictologie.

Auteur : 08/11/2015 0 comments 1994 vues

Qu’est ce que cette notion de couple vous évoque, eu égard à votre pratique avec des sujets addicts ?

Le service d’hospitalisation dont je m’occupe dispose de 20 lits et reçoit des patients qui viennent juste après le temps du sevrage. C’est l’équivalent de ce qu’on appelait auparavant les post-cures. Les patients peuvent rester quelques semaines, voire quelques mois et certains d’entre eux bénéficient d’un système de dispositif séquentiel d’hospitalisations, non conditionné par des rechutes : les patients viennent une semaine par mois, pendant un certain temps, quelques années parfois. « Faire couple » m’évoque la manière avec laquelle l’institution essaie d’être le troisième larron dans le mariage réussi du patient avec l’alcool. Or il me semble qu’il y a deux paradoxes institutionnels. Le premier est que les patients arrivent tous avec le même mode de jouissance : ils ont tous un rapport avec un produit qui affecte leur corps. Or, si on veut espérer faire couple avec eux, il va falloir que quelque chose de singulier se passe. On essaye d’introduire une brèche dans l’identification « tous alcooliques », on cherche à se décaler de la raison commune pour trouver une raison singulière et voire même une demande singulière, ce qu’on n’arrive pas toujours à obtenir. La première chose qu’on entend c’est « je viens pour arrêter de boire » et puis s’il y a une rencontre au cours de l’entretien, un patient va pouvoir dire : « les autres m’oppriment », un autre par exemple « je bois pour dormir ». « Et pourquoi vous n’arrivez pas à dormir ? » « Parce que j’entends des bruits d’oiseaux. » « Et les bruits d’oiseaux ils vous disent quelque chose ? » « Oui, mais j’arrive pas à savoir quoi… »

L’autre paradoxe institutionnel est le suivant : on a l’idée que l’alcool a une fonction pour ces personnes, ne pas devenir zinzin, ne pas complètement déprimer, ne pas se tuer, pouvoir parler, tenir son corps… Or on leur demande de se séparer de ce truc-là sans qu’on ait a priori trouvé autre chose. L’enjeu de la consultation avant l’hospitalisation va donc se situer avec une aporie sous entendue dans la consultation de pré-admission : vous venez pour arrêter de boire, or boire vous sert à quelque chose. « Est ce que vous pensez que ça va être supportable pour vous de venir ici, de ne pas boire pendant la durée de l’hospitalisation ? ». Il y a d’emblée un décalage avec le discours soignant habituel en alcoologie.

Le service dans lequel vous travaillez s’appelle Trait d’union. C’est donc se séparer mais pas sans un trait d’union. Ce serait union entre quoi et quoi ?

Le service s’appelait déjà comme ça à mon arrivée. J’ai trouvé ça intéressant parce que le trait d’union c’est ce qui sépare et ce qui lie deux mots. Parfois l’institution sert à se séparer et parfois au contraire à s’aliéner dans le bon sens du terme. Elle va servir à se séparer quand par exemple quelqu’un est très envahi – je reprends l’exemple de la dame qui entendait des bruits d’oiseaux : elle n’avait jamais dit qu’elle entendait ces bruits, elle disait simplement qu’elle avait du mal à dormir. Une fois qu’elle a dit ça, elle a accepté de prendre des médicaments  mais ça n’a pas suffi. Lors d’un atelier journal animé par la psychologue, la patiente a décidé de découper toutes les images d’oiseaux qu’elle trouvait dans les journaux. La psychologue a remarqué ça mais ne dit rien. Puis comme la patiente ne savait pas quoi faire de toutes ces images, elle lui a proposé de peut-être leur donner un ordre. La patiente a finalement décidé de ranger ces oiseaux : les oiseaux sauvages, exotiques, domestiques… Ça a permis qu’il y ait un ordre dans ce magma des oiseaux. Elle a fait un autre travail dans les entretiens qui lui a permis d’aller encore un peu plus loin par rapport à ces bruits d’oiseaux. Puis elle s’est servie de l’institution un peu autrement. Elle a une fille qui était très présente pour elle, toujours là, et elle pouvait dire que la fille commençait à lui être aussi insupportable que les bruits d’oiseaux. D’ailleurs elle a cette formule pour évoquer les sms que sa fille passe son temps à lui adresser et qui sont « des noms d’oiseaux ». Quand elle parlait avec sa fille de 18 ans, si elle allait aux toilettes, sa fille allait aux toilettes avec elle. Dans l’institution, la première fois qu’elle est venue dans mon cabinet, sa fille s’arrêtait à un mètre de la porte et encore, parce que je fermais la porte. Cette dame s’est servie de l’institution en disant à sa fille : dans l’institution, à partir de telle porte, la famille ne rentre pas. Aucune loi évidemment ne dit ça mais elle a imaginé cette loi pour elle. Elle ne s’est pas séparée de sa fille mais elle a aménagé un espace dans l’institution et aussi chez elle. 

Qu’en est-il de la dimension du couple et de la sexualité dans l’institution ?

On a peu affaire à des couples qui se forment durant l’hospitalisation. C’est plutôt rare qu’un couple s’expose devant nous de manière indécente. Pour autant la dimension obscène, non voilée de la sexualité peut se manifester autrement. C’est difficile d’avoir une réponse à l’avance, ça nécessite toujours d’inventer. Par exemple, une jeune fille très jolie arrive avec un très beau décolleté, une jupe très courte. Elle affole un peu tout le monde. L’équipe se trouve même gênée. L’infirmière accueille la jeune fille et lui dit : « ça ici on le cache un peu », sans nommer son décolleté. C’était assez malin car cette jeune fille était persécutée par tout ce qui se disait, l’obscénité pour elle était dans les mots. Il y a eu comme un petit vent de pudeur pour elle. Elle a refermé un bouton, rallongé sa jupe, ça s’est réglé comme ça. Une autre jeune femme se présente avec à la fois un grand décolleté et une grande cicatrice sur le décolleté. Quelque chose vraiment se montrait. L’infirmière sans un mot a mis du temps pour ajuster le châle de la patiente de façon à cacher la cicatrice et le décolleté. Ces deux exemples n’ont pas la prétention de régler la chose une fois pour toute bien sûr.

Le sujet se présente, ravagé par l’alcool, mais peut aussi très vite être ravagé par un partenaire, amoureux entre autres. Comment travaillez-vous avec cette dimension du ravage dans la relation à l’autre ?

Lorsque l’alcool est mis de côté, la question du partenaire arrive assez vite et se présente d’une façon aussi goulue qu’avant avec la bouteille. Une demande sans limite, insatiable est faite au partenaire. Ça peut se présenter dans le rapport du patient à l’équipe. La manœuvre va être plutôt d’introduire un petit temps de réponse par rapport à la demande. La bouteille va être du côté d’une réponse toute mais là on laisse un petit trou, un petit espace. On ne peut pas répondre à tout de cette demande goulue.

Quand j’ai commencé à travailler dans le service, j’avais l’idée qu’il fallait plutôt chercher à séparer un couple qui se formait dans l’institution. Quand un couple se forme, c’est souvent sur un mode de ravage, sans limite, mais je crois qu’on aurait beau dire : « vous êtes là pour vous soigner », quelque chose du couple reste, nous dérange. Aujourd’hui on essaye de travailler différemment et de voir comment on peut accueillir le couple en se glissant dedans pour essayer qu’un petit travail puisse se faire. Le couple là n’est pas forcément le couple amoureux ; c’est le couple mère-enfant par exemple.

Il y a des surprises :  on a reçu ainsi un monsieur très en proie avec la méchanceté de tout le monde. Il arrive dans le service et on s’aperçoit qu’il a une mère extrêmement envahissante. Je reçois sa mère une première fois parce que je n’ai pas le choix, elle s’assoit précipitamment dans mon bureau sans que je puisse dire ouf et elle me parle de son fils : « il finira dans le caniveau, je ne veux plus en entendre parler ». Je ne dis rien, à moitié sidérée par la violence de ce qui s’est dit, j’arrête très vite l’entretien. Ce patient fait un certain travail, il repère qu’il a sa part pour déclencher la méchanceté de l’autre. L’alcool est toujours plus ou moins là mais ça se tempère. Il déménage, il vient vivre à côté du service, il y a quelque chose d’un couple qui se forme. Sa mère revient me voir car elle a été chez lui et elle a senti à son haleine qu’il avait bu. « A quoi ça sert ? On en est encore là, rien n’a changé. » Elle recommence sur le même mode sauf que là je fais une espèce de moue. Je montre, là encore sans dire. Elle s’arrête dans sa phrase et elle dit : « oui c’est vrai, il boit encore mais maintenant, il a récupéré une dignité ». J’étais assez surprise. Du temps passe. Cet homme continue un peu à boire mais il a une vie sociale, il va à des ateliers thérapeutiques, il a quelques amis et il continue à venir nous voir régulièrement. Cette femme revient nous voir errant dans les couloirs du service un soir. Elle me dit : « je viens de chez lui, il était sur son canapé, il avait bu, ça m’est insupportable ». Elle s’entend parler et elle finit par dire : « il y a quelque chose d’insupportable pour moi là dedans, je vais aller en parler à quelqu’un ». Je vous raconte une belle histoire, ça ne se passe pas toujours comme ça. C’est parfois très compliqué comme lorsqu’on travaille avec un couple ravagé, ravageant et on ne sait pas très bien comment on va faire pour l’instant. On sait qu’il se passe quelque chose avec l’institution mais pour l’instant ça n’arrête rien. Qu’est ce qu’on va faire ? Jusqu’où on va ? Il y a aussi une limite à mettre à un certain moment, un impossible institutionnel qui se découvre au-delà de l’impuissance !

Propos recueillis par Morgane Le Meur

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