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Lorsque la violence s’installe dans le couple. Entretien avec Jeanne Fouilleul-Daniel.

Auteur : 11/10/2015 0 comments 1035 vues

Jeanne Fouilleul-Daniel, assistante sociale, travaille dans une association, dans le service « Accueil-Écoute-Femmes » créé pour les femmes, avec ou sans enfant, confrontées notamment à des violences dans le couple. Cette association gère également, pour ce même public, un hébergement d’urgence en lien avec le 115 et un service téléphonique 24 / 24 h.

Même si chaque histoire est singulière, qu’est-ce qui faisait couple pour ces femmes, qui un jour ne le fait plus, pour qu’elles décident de partir du foyer conjugal ?

Je ne rencontre pas uniquement des femmes qui décident de partir du foyer conjugal. Certaines demandent un hébergement immédiat ; d’autres, bien qu’en grand danger, ne veulent pas quitter leur conjoint. En grande majorité, ces femmes nous disent que c’est l’amour qui faisait couple pour elles, avec le désir d’avoir des enfants et de fonder une famille. Pour ces femmes, c’est pourtant l’horreur et parfois le drame qu’elles vont vivre dans cette aventure, cette passion humaine.

Certaines restent au nom de l’amour : « j’ai pensé que comme je l’aimais, il allait changer ». Quelquefois, des proches les avaient mis en garde avant de se mettre en couple avec l’homme choisi, comme nous le dira cette jeune fille : « mes parents m’avaient prévenue, mais je ne voulais pas entendre ». Pour d’autres, c’est un choix décidé. Une femme me dira : « moi je cherchais le bad boy ». Ou bien encore une mauvaise rencontre, contingente.

Pour certaines femmes, l’amour est encore très présent au moment où je les rencontre. Tout en étant dans la peur de leur compagnon, elles les aiment encore. D’autres, comme cette femme, peuvent nous dire : « je ne l’aime plus, mais je n’arrive pas à le quitter ». Ou encore : « il n’était pas comme cela au début, c’est à la naissance de notre enfant que les violences ont commencé ». Elles ont quasiment toutes honte de parler des violences vécues.

Au-delà de saisir la justice, c’est tout un travail d’élaboration, de subjectivation, qui, si elles s’en saisissent, va pouvoir leur permettre de faire arrêt du côté du pire. Au début, ces femmes ne peuvent faire arrêt à cette jouissance mortifère. Dans l’après-coup, certaines ne se reconnaissent pas dans ce qu’elles ont pu supporter, se posent des questions : « comment se fait-il que j’ai vécu cela ? »

Ce qui ne fait plus couple pour qu’elles décident de nous contacter d’elles-mêmes, d’envisager ou d’acter une séparation, c’est un insupportable, un réel, pour elle ou des autres, mais là encore, c’est au un par un.

En tant que mère, « il s’en est pris aux enfants, je ne peux plus supporter », quand ce n’est pas l’enfant qui est intervenu, ou a appelé la police. En tant que femme, avoir frôlé la mort a fait arrêt : « il a failli me tuer, j’ai cru que j’allais mourir ». C’est aussi le fait que « ça rate » grandement du côté de l’amour. Ou encore, cette femme a retrouvé un homme sur lequel elle a pu s’appuyer pour partir. Une bonne rencontre donc. Bien souvent elles n’ont pu se confier à personne avant de nous rencontrer.

Mais ce n’est pas parce qu’elles ont quitté le foyer familial qu’elles ne vont pas y retourner. Pour certaines, le couple ne pourra se défaire, il faudra faire avec, inventer certains bricolages pour pouvoir tenir. Quelquefois, c’est au prix de la séparation d’avec les enfants qui vont être placés, ou même de leur propre vie.

À travers l’aide que vous apportez à ces femmes, certaines d’entre elles arrivent-elles à faire couple avec l’institution qui les accueille ?

Oui clairement, certaines femmes gardent contact avec nous très longtemps. J’ai souvenir d’une personne qui est venue nous voir pendant onze ans. Auparavant, elle m’avait appelée de manière anonyme pendant deux ans. La première fois qu’elle a pu franchir la porte de notre service, elle a juste traversé la salle d’attente, je l’ai vue quelques secondes, m’a dit « je ne fais que passer », et je l’ai invitée à revenir si elle le souhaitait. Elle est effectivement revenue ; je lui ai posé un premier rendez-vous et un accompagnement a pu se faire à son rythme. C’était essentiellement les autres du social qui étaient choqués par les violences physiques qu’elle subissait et qui la conduisaient régulièrement à l’hôpital pour des soins. Auprès de l’institution, j’ai soutenu qu’elle puisse être hébergée deux fois avec ses enfants à sa demande. Un atelier « photo » a permis que cette femme fasse couple avec l’institution. Entre ses 2 passages au CHRS et sa sortie définitive, elle revenait me voir. Un relai a pu être construit vers un suivi psychologique pour cette femme qui jusqu’alors refusait les soins.

Propos recueillis par Damien Botté

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