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Lol V.Stein : un noeud à trois, par Maria Novaes

Auteur : 05/11/2015 0 comments 1275 vues

Lol V. Stein, personnage du très beau texte de Marguerite Duras, de 1964, nous éclaire sur une façon singulière de faire couple, dont dépend son être.

Lol est mariée à Jean Bedford depuis dix ans mais ce n’est pas avec lui qu’elle fait couple. Cet homme, qui l’a demandée en mariage après l’avoir vue une seule fois, a permis à Lol de se marier « de la façon qui lui convenait, sans passer par la sauvagerie d’un choix »[i]. Et surtout, sans avoir eu à remplacer l’homme dont elle était éperdument amoureuse, Michael Richardson, qui l’a délaissée lors de la soirée du bal à T. Beach, où son histoire commence.

C’est lors de cette fameuse scène de bal que s’est fixé le destin de Lol ; ce soir où elle est dérobée de son amant, dit Lacan, « par celle qui n’a eu qu’à soudaine apparaître »[ii] : Anne-Marie Stretter. Plus âgée, vêtue d’une élégante robe noire très décolletée, elle bouleverse irrémédiablement son fiancé, qui ne peut s’empêcher d’aller l’inviter à danser. Il ne peut plus la quitter du regard, il ne peut plus la quitter. Et jusqu’à l’aurore, Lol ne peut les quitter des yeux, restant derrière les plantes vertes au fond de la salle, où elle se retrouve depuis le début de l’événement.

Quand l’orchestre cesse de jouer, le vain espoir que l’instant dure toujours, l’attente de « tout signe d’éternité », finit par se dissiper par l’arrivée de la mère de Lol.

Un écran s’interpose alors entre la jeune fille et le duo ; elle s’en trouve séparée, arrachée : après les cris, l’évanouissement. Et pourtant, « ensemble ils auraient [tous les trois] été sauvés de la venue d’un autre jour, d’un autre, au moins »[iii].

La prostration qui s’ensuit est celle d’une souffrance sans sujet, le prix à payer de « l’étrange omission de sa douleur durant le bal »[iv]. Son mariage avec Jean Bedford a lieu dans ce contexte, rangé dans une vie d’indifférence et dans un « ordre glacé ». Ses longues promenades à pied, maintenant loin de sa ville natale et du drame, sont ponctuées par sa pensée « véritable », celle où elle se retrouve au centre d’une triangulation : « Il aurait fallu murer le bal, en faire ce navire de lumière sur lequel chaque après-midi Lol s’embarque mais qui reste là, dans ce port impossible, à jamais amarré et prêt à quitter, avec ses trois passagers, tout cet avenir-ci dans lequel Lol V. Stein se tient »[v].

Inconsolable, car absente quand Michael Richardson aurait lentement dévêtue son amante de sa robe noire. Ce geste est resté en suspens dans son univers, inachevé, fixé. Le corps qui se dévoile est égal à son anéantissement ; la nudité vient remplacer son propre corps, elle donne à voir sa vacuité.

Ce nœud à trois est à nouveau là lors du retour à sa ville natale, où elle retrouve une ancienne amie, Tatiana Karl, présente d’ailleurs à la soirée du bal et Jacques Hold, amant de cette dernière mais aussi, la voix du récit. Fasciné, il n’hésite pas à sacrifier Tatiana à la « loi de Lol »[vi]. « Nue, nue sous ses cheveux noirs », c’est la phrase que Lol adresse à J. Hold, donnant ainsi corps à son fantasme.

C’est ainsi qu’il consent, pour Lol, à faire apparaître Tatiana à la fenêtre de l’hôtel de passe où les deux amants se rencontrent, face au champ de seigle où elle se trouve, couchée. Mais pas comme voyeur, précise Lacan : « ce qui se passe la réalise » car il s’agit là précisément « du passage de la beauté de Tatiana à la fonction de tache intolérable qui appartient à cet objet »[vii]. Tous proies de l’être à trois arrangé par Lol, qui la sauve semble-t-il, de la folie. Quand faire couple tient aux « noces taciturnes de la vie vide avec l’objet indescriptible »[viii].

[i] Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Editions Folio Gallimard, p. 31.

[ii] Lacan J. « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », in Autres écrits, Editions du Seuil, p. 191.

[iii] Le ravissement de Lol V. Stein, p. 47.

[iv] Ibid., p. 24.

[v] Ibid., p. 49.

[vi] « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », p. 194.

[vii] Ibid., p. 195.

[viii]  Ibid., p. 197.

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