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L’instant d’éternité de certains baisers par Philippe Corcuff

Auteur : 18/05/2015 0 comments 1297 vues

Le couple et l’amour dans l’individualisme contemporain

Entretien avec Philippe Corcuff

Sociologue et philosophe, Philippe Corcuff est maître de conférences en sciences politiques à l’Institut d’études politiques à Lyon. Intellectuel engagé sur le terrain social et politique, il a publié notamment Les nouvelles sociologies (1), La société de verre. Pour une éthique de la fragilité (2), Bourdieu autrement (3), Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs (4) et Polars, philosophie et critique sociale (5).

Agnès Vigué-Camus : Assiste-t-on à un changement de focale dans le champ de la sociologie à propos du couple ? Il n’était pas un objet d’étude légitime et semble le devenir à partir des années 90.

Philippe Corcuff : Ce changement effectif participe d’un espace plus large de travaux concernant l’individu et l’individualisme contemporain, à partir des années 90. Dans ces approches, les individus sont considérés comme insérés dans des relations sociales. Ce ne sont pas des monades isolées les unes des autres. Cette perspective a ouvert une troisième voie par rapport à une polarité classique : celle qui part de « la société » comme cadre englobant et surplombant les individus, par exemple chez un des fondateurs de la sociologie universitaire française, Émile Durkheim, et celle de l’individualisme méthodologique, qui part de l’individu et qui fait du social une simple agrégation des comportements individuels, dans une vue dérivée de celle du libéralisme économique et du néolibéralisme avec la figure de l’homo œconomicus. La famille, le couple, la relation amoureuse constituent justement des cadres de relations sociales particulièrement privilégiés au sein de l’individualisme contemporain. Les travaux de Jean-Claude Kaufmann et de François de Singly, en France ou d’Eva Illouz en Israël, ont notamment nourri ce secteur de la recherche.

A.V-C.: Ce changement s’est-il produit à un moment où les postures critiques classiques, se focalisant sur la dénonciation des « illusions » des individus, ont reculé ?
P.C. : En fait, les sociologies de l’individu et de l’individualisme s’efforcent de trouver une troisième voie entre deux postures qui les ont initialement marquées : celle de sociologies critiques qui insistent sur la façon dont « le lien social » se défait et sur l’émergence de nouvelles pathologies narcissiques, et celle de sociologies compréhensives qui mettent l’accent sur les marges de manœuvre conquises par les individus dans leur quotidien. Une compréhension critique cherche en sciences sociales à mettre en évidence comment les liens sociaux, plutôt que « le lien social » univoque, se redéfinissent aujourd’hui et contribuent à redéfinir l’individu, avec des composantes émancipatrices et de nouvelles servitudes. La famille, le couple et la relation amoureuse constituent là aussi un site intéressant pour appréhender les ambivalences individualistes, entre nouvelles libertés et contraintes renouvelées.

A.V. C. : Dans vos travaux, vous éclairez la question de la relation amoureuse et du couple à travers « les cultures ordinaires » (chansons, polars, cinéma, séries télévisées, etc.). Ainsi dans La société de verre, il est question à propos d’une chanson du « bonheur du corps ». Ailleurs, des anti-héros de romans noirs s’extraient des gluances de la vie par un baiser.
P. C : De manière générale, des frustrations et des rêves d’ailleurs générés par nos sociétés à la fois individualistes et capitalistes circulent à travers les cultures ordinaires, dont la forme la plus dynamique chez les jeunes générations est aujourd’hui la série télévisée. Deux exemples :

Celui de la chanson met en évidence que l’individualisme contemporain tel qu’il s’exprime dans la relation amoureuse ne se situe pas que du côté de la réflexivité de l’individu, c’est-à-dire du retour raisonné et verbalisé de l’individu sur lui-même qui s’est accru dans nos sociétés. Notre équation individualiste accorde également une plus grande place aux émotions et aux sensations corporelles ne passant pas nécessairement par le cogito et la parole. Et ces « bonheurs du corps » apparaissent nouer, dans une perspective relationnaliste, l’intra-corporel de l’intimité personnelle et l’inter-corporel de la relation à l’autre.

Dans le second cas des romans noirs, s’ouvre la réflexion sur l’utopie non pas uniquement en tant qu’horizon lointain mais comme des imaginaires personnels d’ailleurs qui sont déjà là. On peut même dire qu’une certaine radicalité subversive apparaît aujourd’hui logée dans les intimités de nos contemporains à travers les idéaux amoureux, qui fonctionnent aussi comme des sortes d’étalon implicites de critique sociale par rapport à la domination idéologique de l’intéressement marchand dans le capitalisme. « L’instant d’éternité » de certains baisers, c’est quelque chose comme l’expérience de l’intemporel du divin à travers une brièveté paradoxale. Dans le roman noir, cela prend souvent une tonalité mélancolique, car intégrant les expériences antérieures de l’échec. Et cela reste tributaire du rapport à l’incertitude historique. Cela nous renvoie des formes stylisées dans un genre littéraire particulier de nos espérances et de nos malheurs ordinaires, de nos petits bonheurs et de nos doutes quotidiens.

1  Nathan, 1995 ; 3e édition 2011 chez Armand Colin

2 Armand Colin, 2002

3 Textuel, 2003

4 La Découverte, 2012

5 Textuel, 2013

 

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