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L’infra-couple. Entretien avec Christophe Giraud, sociologue et maître de conférence à l’université Paris Descartes.

Auteur : 04/10/2015 0 comments 1109 vues

 

C Giraud blog

Votre article publié dans Sciences humaines n° 234 s’intitule « être en couple sans se prendre la tête ». Y aurait-il de nouvelles façons de faire couple chez les 18-25 ans[1] ?

Cet article rend compte d’un travail réalisé depuis 2007 sur le processus d’entrée en couple. Parler d’entrée en couple, cela veut dire qu’avant d’être en couple, il y a autre chose et cet « autre chose » nous intéressait car c’était difficile à nommer. La première question qu’on se posait était de savoir à partir de quel moment ces jeunes se sentaient en couple. On pourrait parler d’une étape préalable où ils sortent ensemble sans cohabiter, sans faire couple, pas encore, une situation « infra couple ». Dans cette période d’incertitude qui peut être très longue, la seule projection dans le futur c’est l’envie de continuer à partager des choses ensemble, sans savoir jusqu’à quand. La fatigue, la lassitude ? Dans le meilleur des cas l’amour. C’est une période où les jeunes adultes se testent mutuellement, apprennent à se connaître, sans savoir exactement ce qu’ils éprouvent pour leur partenaire. Le rôle du temps est central. Plus on est depuis longtemps ensemble, plus les sentiments ont le temps de se cristalliser. Le rôle des confidents, des amis est, alors, central. Ils aident à mettre des mots sur la relation, et à verbaliser les sentiments à l’égard du partenaire, à se dire : ben oui, finalement, je suis amoureux. Certains jeunes expliquent ainsi qu’ils ont pris conscience qu’ils étaient en couple au moment où ils en ont parlé à leurs amis. Se dire en couple crée une césure, un avant et un après, dans l’histoire en train de s’écrire. Avant tout est frappé d’incertitude. Après, les projets deviennent enfin possibles.

Ils ne se laissent pas emporter ? Le coup de foudre n’est plus en vigueur ?

Les jeunes adultes essaient plutôt de tempérer leurs sentiments, de calmer le jeu, de ne pas aller trop vite. Les jeunes de mon corpus ont 20 ans environ et déjà un passé amoureux, bref mais néanmoins réel et agissant. Le fait d’avoir connu une histoire dans laquelle ils ont cru et qui s’est terminée les rend un peu plus prudents pour leur deuxième ou troisième relation. Le scénario culturel qui a été suivi lors de la première grande histoire (on s’est reconnus, on s’embrasse, on forme un couple qui va durer longtemps) devient douteux car il a déjà échoué. Les sentiments qui se sont emballés une première fois ont montré leur capacité d’illusion. Désormais ils doivent être gagés sur la connaissance intime du partenaire. Et cette connaissance suppose un processus long, une étape de fréquentation pourrait-on dire. Pas comme au XIXe siècle où l’on se faisait la cour – hormis pour celles et ceux pour lesquels la religion est une dimension importante, les jeunes couchent ensemble assez rapidement. Donc, l’enjeu n’est pas, comme par le passé, d’accéder au mariage et à la sexualité. Mais par le temps passé ensemble, les activités faites à deux, les amis présentés, les jeunes essayent de s’assurer que les sentiments à l’égard de leur partenaire sont fiables, stables, authentiques.

Au début de ces relations infra-conjugales, on ne parle pas de futur, on ne parle pas des sentiments (trop instables, trop illusoires) qu’on ressent. Le fait de se déclarer amoureux au bout d’une semaine peut être vu comme un mensonge, une manipulation, ou une légèreté du partenaire qui ne connaît la portée de ce genre de déclaration. Si on ne parle pas du futur, ou alors seulement sur un mode humoristique, on pense cependant en permanence à la perspective de faire couple. L’entrée en couple est relativement inconfortable, mais l’on peut difficilement se passer de cette fréquentation longue et sans promesse, avec l’espoir incertain que l’on partagera à terme des sentiments forts et positifs. Être en couple est toujours un objectif important dans la vie de ces jeunes adultes, mais c’est une situation qui a perdu de son évidence et qui doit être construite dans la durée.

Propos recueillis par Agnès Vigué-Camus et Angèle Terrier

[1] Christophe Giraud est sociologue et statisticien, au CERLIS et Maître de conférences à l’Université Paris Descartes. Il est spécialiste de la sociologie de la vie privée.

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