content detail

L’immortalité chez les vampires, par Cécile Guiral

Auteur : 08/11/2015 0 comments 616 vues

« La réalité de l’inconscient dépasse la fiction » Jacques-Alain Miller

Lorsqu’elle ne déambule pas dans les rues de Tanger pour se fournir en sang non contaminé, Eve dévore les ouvrages anciens qu’elle lit dans le texte. De son côté, reclus dans sa maison de Détroit, Adam compose un rock caverneux sur du matériel analogique et d’antiques guitares de collection, et se fournit illégalement en sang à l’hôpital. Une fois repus, ils contemplent l’absurdité du monde, du haut de leur immortalité, méprisant les mortels qu’ils protègent néanmoins de leur pulsions sanguinaires. Cette douce voie humaniste leur assurant l’éternité sans la barbarie. Dans Only lovers left alive, Jarmusch expérimente par cette fiction la possibilité d’un couple éternel.

« J’étais attiré par cette profondeur historique, par la possibilité de raconter une histoire d’amour vieille de plusieurs siècles. Vous imaginez l’étendue de notre connaissance, de notre expérience, la forme de nos sentiments, le poids de notre nostalgie si nous pouvions vivre pendant des centaines, voire des milliers d’années ? »[1]

Jarmusch nous laisse à voir un couple moderne parfait, connecté malgré la distance ; il n’est pas vraiment question de désir, de jalousie ni de sexualité, le temps semble avoir réglé cela. Et pourtant ils ne peuvent se passer du corps de l’autre. « Pourquoi vous vivez séparés puisque vous ne pouvez pas vivre l’un sans l’autre ? » questionne un ami du couple. Qu’est-ce qui unit ce couple ? Par quelle contingence tiennent–ils ensemble ? Par quelle fiction ?

Si le couple est une fiction, celle-ci trouve son origine dans les lois de la physique. Nous avons à faire ici au même, au semblable, un couple né de la même particule qui ne peut se passer l’un de l’autre. La loi de l’intrication peut-elle expliquer cette énigme par laquelle un couple tient ensemble ?

« Quand on sépare une particule intriquée et qu’on éloigne ces deux parties l’une de l’autre même chacune à un bout de l’univers, si on modifie ou affecte l’une, l’autre sera identiquement affectée ou modifiée ».[2]

Malgré leur besoin l’un de l’autre, ils s’imposent un éloignement physique. Est-ce une solution pour supporter ce qu’il y a à supporter de l’autre ? Il y a la réalité de l’inconscient et la fiction et comme nous dit Jacques-Alain Miller, l’une dépasse l’autre.

Il y a ce qui fait couple pour Adam et Eve depuis la nuit des temps, et il y a ce que dans l’autre chacun reconnaît avoir besoin, son mode de jouir.

Pour Eve, il s’agit plutôt ce qu’elle offre à Adam, une position singulière qu’elle résume ainsi, « Je ne joue que mon rôle dans ton drame ». Il y a chez Adam le programme auquel il ne peut échapper, une fin tragique qu’il jouit de mettre en œuvre.

Ces pulsions autodestructrices sont doublées d’appel à l’aide, Eve y trouve sont rôle à jouer, sa place auprès d’Adam est vitale. Adam trouve en elle à la fois sa propre image comme amoureux d’un même, et la mère salvatrice et nourricière. Cette position maternante donne à Eve une mission et elle s’y emploie avec énergie. Il lui reconnaît ce pouvoir, cette pulsion de vie qu’il convoque en elle, « Tu me fait perdre mon sang-froid ». On peut se demander qui jouit de qui dans ce couple.

L’amour est incarné à la fin du film par le baiser langoureux de deux humains. Les deux vampires se laissent aller à leurs pulsions et s’en abreuvent, faisant corps avec ce couple plein de vie. Only lovers left alive : ce couple à la fois moderne et terriblement traditionnel nous amène à nous questionner, faire couple tient-il vivant ? Jouir de l’autre permet-il de survivre ? « Chacun est amené à inventer son « style de vie » à soi, et à assumer son mode de jouir et d’aimer. Les scénarios traditionnels tombent en lente désuétude » nous dit Jacques-Alain Miller dans La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ?[3]

 

[1] Interview de Jim Jarmusch pour Les Inrocks.

[2]  Only lovers left alive, dialogue.

[3] Interview de Jacques-Alain Miller dans La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ?, Hanna Waar. 2008.

About author

Faire Couple

Website: