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Lien et enchaînement

Auteur : 13/09/2015 0 comments 872 vues
Interview de Katia Michel, intervenante en maisons communautaires

Vous et votre équipe intervenez auprès des résidents de deux maisons communautaires et d’étudiants en kots (colocation).

Dans votre lieu de travail, observez-vous l’élargissement contemporain de la conception traditionnelle du couple (parents-enfants, homme-femme, etc.) à une manière privilégiée de faire lien, éventuellement hors sexe ? Par exemple, on peut faire couple avec son voisin, son frère, son copain, ou son travail.

Couple vient du latin copula, qui signifie « lien » ou « enchaînement ». Ce n’est qu’au VIe siècle que le latin vulgaire lui donne son sens actuel d’union d’un homme et d’une femme, par le mariage. Le caractère duel n’apparaît donc pas immédiatement dans l’histoire du mot et l’expression « couple à trois » est peut-être plus légitime qu’on ne pourrait le penser au premier abord. Qu’est-ce qui définit un couple aujourd’hui ? Si nous partons du mot « couple », nous remarquons que cette unité lexicale désigne deux (ou plusieurs donc) personnes liées l’une à l’autre. Le sens commun a surtout retenu, jusqu’à ces dernières années, l’idée du lien entre deux personnes. Le couple, ce n’est pas l’ensemble des éléments, mais ce qui les lie ou même, ce qui les enchaîne, avec toute l’aliénation que ce dernier terme porte avec lui. Je propose de garder nos deux sens étymologiques en les distinguant : le lien d’un côté, que nous pourrions décrire comme dynamique et créatif ; l’enchaînement, de l’autre, que nous connoterions plutôt d’un sens négatif, d’aliénation et de destruction des individus enchaînés. Dès le moment où il y a une unité, elle se différencie du reste du monde. Le couple, c’est donc aussi la création d’une entité qui a son identité et son fonctionnement propres, qui s’oppose en quelque sorte à tous les autres.

Dans l’IHP dans lequel je travaille, nous sommes une petite équipe de trois intervenants et de ce point de vue, je peux avancer le fait que nous fonctionnons peut-être comme un couple hors-sexe à trois. Nous avons nos codes de communication, nous essayons toujours de chercher un consensus et faisons en sorte que chacun puisse partager toutes les informations. Nous faisons « couple » au sein de notre institution en nous distinguant des autres et nous sommes d’ailleurs identifiés comme une équipe, au point que la responsable du personnel d’entretien de la clinique nous lance un retentissant « Bonjour les IHP ! » quand elle nous voit.

Nous formons une sorte de « couple parental » par rapport à nos résidents. En effet, dans les maisons communautaires, nous sommes souvent amenés à prendre un rôle d’éducateur. Nous veillons à ce que les résidents aient une bonne hygiène par exemple, ce qui implique qu’il faille parler avec eux de la question de la douche ou de la lessive. Nous leur apprenons à faire le ménage, etc.

En parallèle, nous devons également tenir compte de leur situation et des problèmes de chacun. Pour que tout cela fonctionne bien, pour que ce que j’appellerais un « transfert suffisamment bon » s’installe, nous devons jouer sur les différentes modalités du couple parental où chacun de nous, comme élément du couple, travaille dans la même direction, mais tout en instaurant des nuances, de sorte que l’un mettra plutôt en avant le versant « éducation », tandis que l’autre se montrera plus rassurant et que le troisième prendra un rôle plus thérapeutique.

Pour que cette alchimie complexe fonctionne, il est très important d’être du côté du lien, plutôt que de l’enchaînement. Chacun doit faire partie du couple tout en gardant une singularité et les rôles peuvent varier selon les moments, les résidents ou les affinités. Un couple ouvert donc, ouvert aux résidents comme sujets, ouvert au monde, ouvert aux changements et qui n’a pas peur des adaptations ou ajustements par lesquels il va nécessairement devoir passer.

 

Tel résident peut-il bénéficier d’effets thérapeutiques en faisant couple aux IHP ou peut-il être mis, de la sorte, en difficulté ?

Chez nous, chaque résident a un référent qui est la personne qu’il va rencontrer une fois par semaine et qui va suivre son évolution de façon plus détaillée que n’importe qui d’autre. Ce couple ne se choisit pas et il n’est pas toujours évident de construire un lien là où le système a créé un enchaînement. Parfois, construire ce lien demande beaucoup de travail et, une fois encore, nous nous appuyons sur notre fameux « couple parental à trois » pour y arriver, lorsqu’il faut se décharger du rôle éducatif sur un autre référent pour ne pas mettre en péril un lien déjà fragile avec un patient paranoïaque par exemple ; ou lorsqu’un autre prend le relais en réunion communautaire pour éviter que la relation référent-résident soit mise en difficulté par un ordre du jour particulièrement délicat pour ce « couple ».

Y-a-t-il des lieux qui favorisent le lien (vital, libidinal) entre résidents et intervenants, ou résidents entre eux ?

 

La première chose que nous faisons, consciemment ou non, est de créer un transfert ou, en d’autres termes, de faire alliance avec le patient, c’est-à-dire que la première chose qui nous occupe est de créer ce lien, avec la collaboration de la personne qui vient nous consulter. Sans ce lien, le travail ne peut pas commencer et il m’est arrivé, voyant qu’il ne se créait pas, d’encourager délicatement la personne à aller rencontrer quelqu’un d’autre, pour éviter qu’elle ne renonce définitivement au travail qui aurait pourtant eu de bonnes chances d’aboutir avec un autre. Travailler avec le lien, c’est aussi, me semble-t-il, accepter ses propres limites comme psychanalyste. Je crois que le lien ne peut pas se créer avec n’importe qui. L’alchimie nécessitera parfois un genre ou un âge particulier pour se produire. Il me semble important que les psychanalystes se posent cette question du lien comme couple et surtout du couple comme lien qui libère et non comme enchaînement qui aliène.

Interview réalisée par Ginette Michaux

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