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Liaisons philosophiques : René Descartes et Elisabeth, princesse de Bohême.

Auteur : 27/09/2015 0 comments 1742 vues

Entretien avec Véronique Le Ru, philosophe.

« si j’osais vous demander plus de lumière… » Élisabeth

En quoi Elisabeth est-elle élue par Descartes ? Utiliseriez-vous la notion de couple pour évoquer leurs relations ? Leurs échanges font-ils conjonction ?

Descartes, quand il a rencontré sur son chemin de vie Elisabeth, a trouvé l’alter ego dont il rêvait depuis longtemps. Descartes est entré dans un véritable dialogue philosophique avec la Princesse palatine, dialogue qui l’a conduit à publier un traité de morale que la Princesse a permis à Descartes de développer.

La Princesse palatine, dans tout ce qu’elle exprime et questionne, ébranle en effet les lignes intentionnelles de la philosophie cartésienne qu’elle contribue à infléchir et à nourrir : quel est le statut de la médecine dans la philosophie cartésienne ? Comment articuler la première et la troisième preuve de la méditation sixième, comment passer de la distinction réelle de l’esprit et du corps à leur union substantielle ? Enfin : qu’est-ce que sentir ? Ce sont par les questions qu’elle pose à Descartes et qu’il prend très au sérieux jusqu’à leur donner pour réponse une forme de traité publié en 1649 Les Passions de l’âme, que leurs échanges font conjonction. Je n’utiliserai pas pour autant la notion de couple pour qualifier leurs relations mais plutôt de dialogue philosophique hors du commun.

« les traces de vos pensées sur un papier [ … ] elles ne paraissent pas seulement ingénieuses à l’abord, mais d’autant plus judicieuses et solides qu’on les examine. » Descartes

Cette relation privilégiée influence-t-elle la pensée et l’élaboration philosophique de Descartes ? Qu’apporte de nouveau la correspondance avec Elisabeth dans l’oeuvre de Descartes ? Le philosophe a entretenu des échanges épistolaires avec d’autres correspondants… Quelle est, selon vous, la spécificité de ceux-ci ?

Sans la correspondance avec Élisabeth, Descartes n’aurait probablement pas approfondi les questions de morale, car son orientation à l’époque (1643) où leur correspondance a commencé était l’étude de la médecine ; mais Élisabeth, en mettant l’accent sur les problèmes de l’union de l’esprit et du corps et sur la question du sentir, a fait prendre conscience à Descartes que la morale et la médecine étaient les deux faces d’une même médaille.

1643, c’est aussi l’année où les rapports entre Descartes et Regius commencent à se tendre et à devenir extrêmement difficiles (la rupture sera consommée en 1645). Et on peut penser qu’Élisabeth a pris la place de Regius dans le coeur et dans la vie intellectuelle de Descartes. Car Regius était le fils spirituel de Descartes jusqu’au moment où il a voulu faire de l’être humain un être par accident et non l’union substantielle de l’esprit et du corps, comme le conçoit Descartes.

Autrement dit, il a cherché à infléchir la conception cartésienne de l’être humain dans un sens matérialiste : si la distinction entre l’esprit et le corps est réelle, alors l’union que représente l’être humain ne peut être substantielle mais seulement accidentelle. Descartes, fort de l’incompréhension de son disciple, remet l’ouvrage sur le métier avec les questions d’Elisabeth.

Et il y répond patiemment en inventant de nouveaux concepts éclairants comme celui de la troisième notion primitive qui dit ce qu’est l’union : l’union ne se connaît qu’obscurément par l’entendement seul, ni même par l’entendement aidé de l’imagination, mais se connaît très clairement par les sens, c’est-à-dire par le fait de vivre et de sentir ; alors que la notion primitive de l’âme ne se connaît que par l’entendement pur et que la deuxième, celle du corps, se peut aussi connaître par l’entendement seul mais se connaît beaucoup mieux par l’entendement aidé de l’imagination.

La spécificité des échanges de Descartes avec Elisabeth tient à la grande admiration intellectuelle qu’il a vis-à-vis de la Princesse, doublée sans doute d’une attirance pour cette jeune femme si intelligente, si judicieuse dans ses questions, si philosophe en un mot. Les autres correspondants importants de Descartes (Mersenne, Regius, Bourdin, auteur des septièmes objections, etc.) sont des hommes avec qui il n’hésite pas à couper court quand il est agacé. Avec Élisabeth, aucun signe d’agacement ne se manifeste mais, au contraire, un intérêt intellectuel profond pour ses questionnements qu’il fait siens.

« vous m’avez montré les moyens de vivre plus heureusement que je ne faisais. Il ne me manque que la satisfaction de vous pouvoir témoigner combien cette obligation est ressentie » Élisabeth.

La relation entre Descartes et Elisabeth interroge la place du féminin et du masculin comme signifiant : peut-on dire que Elisabeth conquiert une place d’homme en argumentant pied à pied et philosophiquement et que Descartes se rapproche d’une position féminine en usant de détours et en se rangeant du côté de ce qui s’éprouve, en toute simplicité sans pouvoir être théorisé ?

Descartes avait déjà écrit en 1637 Le Discours de la méthode en français pour pouvoir être lu par les femmes à qui on n’enseignait pas le latin ni les mathématiques en France. En ce sens, il veut universaliser le destinataire de la philosophie jusque-là réservée, dans l’institution et en raison du choix du latin, aux hommes.

Quand il rencontre Élisabeth, il découvre une Princesse palatine qui parle parfaitement le français, le latin et le langage des mathématiques, parce qu’elle est une Princesse, fille du Roi déchu de Bohême et qu’elle a eu une éducation exceptionnelle (comme plus tard au 18ème siècle la Marquise du Châtelet). La Princesse a une très grande culture philosophique ; en ce sens elle a en effet un rôle social masculin dans la société du XVIIème siècle mais elle est une jeune femme de 25 ans en 1643, alors que Descartes est un homme mûr de 47 ans, subjugué par la beauté physique et psychique de la Princesse. Et Elisabeth ne cesse de se confier à Descartes qu’elle appelle le meilleur médecin pour son âme de manière intime : leur correspondance pourrait en ce sens être considérée comme une psychanalyse, puisque la Princesse ne cesse de soumettre à Descartes ses malaises d’ordre psycho-physiques. Descartes garde bien un rôle social masculin même si les questions d’Elisabeth le conduisent à approfondir la question de l’union de l’âme et du corps et celle du sentir, qu’il ne traite pas de manière féminine mais morale.

« de Votre Altesse le très humble et très obéissant serviteur, Descartes »

« Votre affectionnée amie à vous servir, Élisabeth »

Élisabeth refuse que les lettres soient publiées et les emportera au lieu où elle se retire, l’abbaye d’Hartford. Cet échange épistolaire peut-il suppléer à ce qui ne fait pas rapport, prendre entre eux la place de trait d’union ?

Si l’on accepte ma proposition de considérer la correspondance comme une psychanalyse avant l’heure, on comprend pourquoi la Princesse n’a pas voulu que les lettres soient publiées. Sa position sociale est sans doute une autre raison de ce refus : sa famille et elle sont en quelque sorte des SDF qui demandent asile dans les cours de l’Europe qui veulent bien par compassion les recevoir. Elle ne peut sans doute pas s’afficher comme la correspondante privilégiée de Descartes qui est un philosophe controversé à l’époque (qui vit en Hollande par peur des persécutions qu’il aurait à subir en France). Descartes est un philosophe mobile pour ne pas dire errant, il change très souvent d’adresse, ce qui explique aussi que le mode de relation qu’il privilégie est l’échange épistolaire, ce qui convient aussi à la Princesse accueillie ici ou là dans les cours d’Europe jusqu’à son choix de retraite à l’abbaye d’Hartford.

« La faveur dont votre Altesse m’a honoré [ … ] est plus grande que je n’eusse osé l’espérer ; et elle soulage mieux mes défauts que celle que j’avais souhaitée avec passion, qui était de les recevoir de bouche [ … ] Car j’aurais eu trop de merveilles à admirer en même temps [ … ] Ce qui m’eût rendu moins capable de répondre » Descartes

Christine de Suède, rivale de Elisabeth de Bohême ?

Descartes n’a pas tenu la promesse de garder secrète la correspondance en ce qui concerne quelques lettres échangées avec la Princesse Elisabeth autour de la question du Souverain Bien. En effet, quand Christine de Suède lui pose la question de ce qu’est le Souverain Bien, plutôt que d’expliciter à la Reine sa conception, il pare au plus pressé par l’intermédiaire de l’Ambassadeur de Suède Chanut et il lui adresse les lettres échangées avec la Princesse sur cette question. C’est une première trahison.

La deuxième est que, pour se justifier de cet impair, Descartes propose à Élisabeth d’intervenir auprès de la Reine pour la faire venir à la cour de Suède. Et, sur ce point aussi, c’est un drame car la mère de Christine de Suède, catholique, refuse de recevoir Élisabeth, très attachée à la religion protestante. Descartes écrit à Élisabeth que la première fois qu’il rencontre la Reine, elle lui demande des nouvelles de la Princesse Élisabeth et il emploie le mot jalousie pour dire qu’il n’y en a aucune ni d’une part ni d’une autre… On se demande qui il cherche à convaincre sinon lui-même.

« D’avoir des passions ; il suffit qu’on les rende sujettes à la raison, et, lorsqu’on les a ainsi apprivoisées, elles sont quelquefois d’autant plus utiles qu’elles penchent plus vers l’excès. Je n’en aurai jamais de plus excessive, que celle qui me porte au respect et à la vénération que je vous dois. » Descartes

En quoi votre thèse se démarque-t-elle des travaux antérieurs ? Vous a-t-elle ouvert d’autres perspectives ?

L’étude de la correspondance et du dialogue philosophique entre Descartes et Élisabeth m’a convaincue définitivement que Descartes n’était pas un penseur dualiste, à l’encontre de ce que toute une tradition de commentaires et d’enseignement de Descartes a fait croire jusqu’à la fin des années 1980, mais qu’il était un penseur de l’union substantielle de l’âme et du corps et qu’il s’était beaucoup intéressé à la thèse du sentir. Le dialogue avec Élisabeth m’a fait découvrir derrière le philosophe un être humain parfois faible et lâche (comme lorsqu’il reconnaît qu’il a classé la procrastination comme une passion excusable parce que lui-même était sujet à remettre l’ouvrage au lendemain ou comme lorsqu’il adresse à Christine de Suède les lettres échangées avec Élisabeth sur le Souverain Bien) mais toujours passionnant et émouvant. Les perspectives que ces recherches m’ont ouvertes, c’est un approfondissement de la question du sentir comme question contemporaine.

Interview réalisée par Pierre Falicon et Sylvie Goumet.

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