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Les sublimes, par Marta Serra Frediani

Auteur : 05/11/2015 0 comments 614 vues

Belle du Seigneur décompacte la fiction de vérité que l’amour comporte comme baume sur le réel du sexe et de la mort. Le forçage qui marque la particularité de la rencontre de deux amants hors normes, Solal et Ariane, scelle leur devenir et trace ce chemin qui, d’une aspiration commune à la pureté, les conduit du sommet de la passion à la dévastation absolue.

Lui, l’attrayant et grand séducteur Solal, intelligent, charismatique, riche et puissant fonctionnaire de la SDN à Genève. Il se veut être un Don Juan, à la recherche d’un amour pur.

Elle, la belle, douce et riche Ariane d’Auble, précocement orpheline, appartenant à la grande société calviniste de Genève ; mariée avec un homme médiocre qu’elle n’aime pas, subordonné de Solal. Amoureuse de la musique, écrivaine toujours en devenir, elle vit dans un monde de rêveries, de fantaisies. Elle s’identifie à Diane, la déesse vierge et libre, dans l’attente d’un Dieu humain auquel livrer son adoration pure.

Solal croit que s’il obtient un amour provoqué uniquement par son esprit, il échappera à l’imposture qui naît de l’illusion éphémère du désir sexuel. Il s’agit de faire perdurer ce qu’il appelle la « maternité divine des femmes en amour »[1], au-delà de l’amour passion. Il vise à séduire Ariane en énonçant la vérité du mensonge de l’amour où il inclut la mort comme destin.

Effet de la rencontre avec ce discours, Ariane sort du silence, séduite ! Elle se glisse dans ce personnage et se nomme « Belle de son Seigneur ».

Dès lors, dans l’exaltation des débuts, dans le « délire sublime des commencements », Ariane est entièrement centrée sur Solal et sur le désir de nourrir son amour. Aucune mascarade de la féminité ne lui semble suffisante pour se présenter à son bien-aimé.

La voilà immergée dans la passion amoureuse quand Solal se croit protégé par sa prétendue lucidité.

En tous lieux, ils sont toujours beaux, élégants, heureux et désirants.

Aussi, toujours seuls, hors du temps.

Mais, l’érosion du temps touche inexorablement l’idéal de la passion qui, progressivement, doit être mis en scène installant un rituel amoureux forcé, à l’extrême. Ligotés par l’insensé du faire couple des « sublimes », ils ne s’autorisent à se regarder que quand ils sont parfaitement beaux et bien habillés pour partager des dîners magnifiques où ils ne parlent que de littérature et de musique puis font des promenades dans la nature en commentant les couleurs de la mer et la variété des fleurs.

La relation est devenue une exaltation des semblants, amenés à la limite de faire disparaître les manifestations du réel du corps. L’unique manière mutuellement consentie de donner consistance au corps, c’est la rencontre sexuelle, immédiatement recherchée au moindre indice de fissure ; faire exister la relation sexuelle qu’il n’y a pas.

Ce n’est plus la solitude voulue du coup de foudre, mais l’aboutissement inexorable de ce qui est mis en jeu par Solal, comme par Ariane, dans cette relation où le vertige de la destruction les a envahis.

L’accélération est fulgurante quand, de manière inattendue, Ariane avoue qu’elle a eu un amant avant de le connaître. C’est alors que Solal perd tout contrôle, la torture avec les mots, exige plus de détails, la dégrade quand il les obtient, l’insulte, la méprise. La farce qu’ils vivaient pour maintenir l’amour idéal de son « innocente », de sa Belle du Seigneur, tombe en ruine avec la confession qui la dévoile Autre que celle qu’il croyait. Objet chu, haï, elle est maintenant une autre.

La dégradation gagne les actes et les corps. Ils se brûlent, même à la tendresse. Impossible de se séparer, impossible de continuer. Pris dans une logique inexorable, et comme tous les amants maudits, ils se consument aux dernières flammes de la passion qui les a dévorés et qui les précipite vers cette fin qu’ils agissent ensemble.

[1]  Cohen A., Belle du Seigneur. Paris, Gallimard, NRF, 1968, p. 315.

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