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Les pourpres émois de Kafka, par Yohan De Schryver

Auteur : 20/09/2015 0 comments 1180 vues

 

Dans l’histoire de la littérature, il est un écrivain dont le destin amoureux fut des plus tourmentés. Franz Kafka, l’éternel fiancé comme certains l’ont appelé, n’eut en effet de cesse de devoir inventer un savoir bien particulier, celui-là que son père, de tout temps lui refusa. Hermann Kafka, mesure de la démesure, ravit à son fils la boussole qui lui eût permis de s’orienter dans le labyrinthe de la sexualité. « J’aurais eu besoin qu’on dégageât un peu mon chemin, au lieu de quoi, tu me le bouches »[1], confessa l’écrivain dans sa célèbre Lettre au père.

Seulement voilà, si « le signifiant être père est ce qui fait la grand-route entre les relations sexuelles avec une femme »[2], nous dit Lacan, Kafka demeura sur son trottoir, celui-là où, précisément, il trouva à satisfaire ses pourpres émois. Familier des bordels, Kafka y préserva l’habile bricolage de pouvoir désirer là où il n’aima pas et vice versa. Amoureux, bien sûr il le fut aussi, et de nombreuses fois. Bien souvent d’ailleurs avec éclat et presque toujours grand fracas.

Sa relation avec Felice Bauer, par exemple, fut des plus torturantes, déjà dès la rencontre : « Depuis le soir où j’ai fait votre connaissance, j’ai eu le sentiment d’avoir un trou dans la poitrine par où tout entrait et sortait comme aspiré hors de moi et sans contrôle ». Faire couple, oui, mais alors comment ? « J’avais espéré satisfaire un peu de mon amour pour elle en lui donnant mon bouquet, c’était complètement inutile. Cela n’est possible que par la littérature ou le coït. »[3], répond-il.

Kafka coucha donc les créatures de l’amour, à la condition que cela fût sur du papier. Littérature ou coït pour faire l’amour à une femme demeurèrent jusqu’à la fin de sa vie les deux irréconciliables voies que l’auteur choisit d’arpenter, séparément. Le coït au bordel et la littérature, non plus dans un lit qui serait devenu conjugal, mais à la table de travail qui le remplaça presque complètement. Kafka ne manqua d’ailleurs jamais ou de lire ou d’adresser L’éducation sentimentale aux élues de son cœur non pas brisé mais plutôt, comme une vieille chaussette, à repriser. « Si seulement il était vrai que l’on puisse attacher les filles par l’écriture ! »[4]

L’irréelle Felice, dans le lointain Berlinois, elle, et comme toutes celles après elle, dut se résoudre à abandonner toute entreprise de rapprochement. Son fiancé avait trouvé comment border le vide qu’ouvrit leur rencontre. Cela ne passerait plus par elle mais bien par l’écriture épistolaire ou littéraire. Le 16 septembre 1913, il lui enverra une lettre de rupture : « Il faut nous séparer. » Le modus operandi trouva sa robustesse. « J’ai trouvé un sens, et ma vie, monotone, vide, fourvoyée, une vie de célibataire, a sa justification. C’est le seul chemin qui puisse me mener à un progrès »[5]. « L’écriture est la seule forme d’expression qui me convienne »[6].  Dans son Journal, il notera encore : « Le talent que j’ai pour décrire ma vie intérieure, vie qui s’apparente au rêve, a fait tomber tout le reste dans l’accessoire […] Rien d’autre ne pourra jamais me satisfaire »[7].

[1] Kafka F., Lettre au père (1952), trad. Marthe Robert, Paris, Gallimard, Folio plus classiques, 1957, p.13.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 330.

[3] Kafka F., Journal (1937), trad. Marthe Robert, Paris, Grasset, Le Livre de Poche, 2010, p.125

[4] Kafka F., Lettres à Max Brod, Paris, Edition Payot et Rivages, Rivages Poche / Petite Bibliothèque, 2011, p.118.

[5] Blanchot M., De Kafka à Kafka, Paris, Gallimard, coll. Folio essais,1981, p. 81.

[6] Kafka F., « Lettres à Felice », in Œuvres complètes, t.IV, trad. Marthe Robert, Alexandre Vialatte et Claude David, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1989 p. 465.

[7] Kafka F., Journal, op. cit., p. 385.

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