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Les mots des adolescents, entretien avec Geneviève Cloutour-Monribot

Auteur : 14/06/2015 0 comments 959 vues

 

Inventer le couple

 

 

Audrey Cavernes : Qu’est ce qui amène les adolescents à consulter au CPCT[1] Rive Droite ?

Geneviève Cloutour-Monribot : Souvent, il y a un mode d’angoisse qui surgit pour ces adolescents d’une façon assez imprévue et qui a l’avantage de les déconcerter. Quelqu’un ou quelque chose va « exploser ». On a l’impression qu’il s’agit d’une précipitation en fonction d’un événement tout à fait récent, déclenchant une sorte d’urgence subjective, d’où l’importance de répondre de suite aux appels.

Comment le thème des 45èmes journées de l’ECF, « Faire couple, liaisons inconscientes » résonne-t-il avec cette pratique ?

Chez les ados, « faire couple » s’entend d’abord sur le mode d’un collage au partenaire. Comme un amour très narcissique : « il est comme moi », « on a les mêmes goûts », et l’ennui guette. Le mot couple n’est pas tellement relié à la rencontre sexuelle, laquelle est souvent banalisée.

Il y a une certaine pression dans les collèges, notamment dès la 6ème, à trouver celui ou celle avec qui on va faire couple, surtout chez les filles. L’intérêt, si c’est pris dans les intrigues, c’est que ça se défasse, puis que ça se refasse. Le couple c’est un rempart, une petite sécurité, quand le collage à l’autre vient faire une petite bulle d’isolement à deux.

Les ados viennent aussi pour maintenir un espace de rêve quant à la découverte du sexuel et de l’amour, rêves dont l’écrasement est parfois source de révolte. Il arrive que quelque chose des « liaisons inconscientes » se dévoile un peu, l’ado peut en avoir une petite idée, surtout quand il y a une répétition d’un même amoureux, avec lequel il y aura les mêmes déboires. Une interrogation émerge, il y a alors une légère vacillation quand ce terme « couple » est énoncé et entendu comme insolite.

Votre expérience dans ce lieu a-t-elle modifié l’idée que vous vous faisiez du couple ?

Absolument ! Cela a considérablement diversifié les choses pour moi. À notre époque, ce qu’on entend chez les ados et les jeunes majeurs, c’est qu’ils cherchent aussi à faire couple avec d’autres personnes que l’aimé, l’unique, ce qui ferait enfermement et suscite une certaine crainte. Ils ont cette facilité à la fois déconcertante et réjouissante de pouvoir faire couple avec divers partenaires, sans que ce soit pris dans la loi du mariage, ou de la famille. Il me semble que c’est une façon de contrer le discours sécuritaire actuel, et aussi la pression parentale, qui barrent un peu l’avenir : vite avoir un travail, un CDI, un copain… Cela peut être chaotique aussi, mais ces espaces donnent parfois la possibilité d’y mettre un petit peu d’ordre, tout en maintenant cette souplesse de partenaire.

Il y a aussi les ados qui viennent avec un objet avec lequel on peut se demander s’ils ne font pas couple. Récemment j’ai reçu une ado qui, me semble-t-il, faisait couple avec son sac. Ce n’était pas un appareillage, comme c’est souvent le cas du portable. C’était un sac pourri, déposé ostensiblement devant moi, qui l’a accompagnée longtemps.

Faisait–il couple avec une image d’elle-même ? Elle a pu s’en séparer au cours du traitement pour en apporter un autre.

Elle a fait couple également un certain temps avec son chat. Ce « deux » du couple avec le chat n’était pas une fermeture de bulle mais un « deux » articulé qui lui a permis une ouverture vers un autre monde, un autre chat, les voisins (allaient-ils supporter le chat ?), la loi (a-t-on le droit d’avoir un chat dans un appartement thérapeutique ?). Et la temporalité propre à cet espace permet de le noter sans s’y appesantir.

Prendre le couple du côté des « liaisons inconscientes » ouvre vers une variété extraordinaire.

[1]   Centre psychanalytique de consultation et de traitement.

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