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Les intuitions simultanées de Sonia et Robert Delaunay, par Noëmie Jan

Auteur : 08/11/2015 0 comments 1680 vues

« Nous nous sommes aimés dans l’art comme d’autres couples se sont unis dans la foi, dans le crime, dans l’alcool, dans l’ambition politique. La passion de peindre a été notre principal lien »[1]. Cette phrase de Sonia Delaunay témoigne dans un bien-dire, que l’art avec lequel elle a fait couple avec son mari ne va « pas sans »… leur passion de la peinture, art définit par Robert Delaunay comme « un langage proprement lumineux »[2]. Leur conception des couleurs, leur « intuition partagée »[3] dans leur recherche picturale et leur travail sur la lumière, nous enseigne sur ce que Lacan énonce : « faire couple, ce qui, comme on dit, ne va pas tout seul »[4]. Pas tout seul, pas sans un partenaire donc, mais comme l’indique l’artiste, pas sans la peinture. La production de ces artistes, précurseurs de l’art abstrait, s’est nouée autour d’une nomination : « les contrastes simultanés »[5]. Robert Delaunay a prélevé celle-ci chez le scientifique Chevreul qui a étudié cette caractéristique de la perception humaine. La loi dite « du contraste simultané »[6] démontre que le ton de deux plages de couleur paraît plus différent lorsqu’on les observe juxtaposées que lorsqu’on les observe séparément sur un fond neutre. C’est donc par un couplage de couleurs que Sonia et Robert Delaunay ont apporté une césure dans la peinture, non par un simple assemblage mais par des juxtapositions révélatrices d’un tranchant différentiel, lui-même créateur d’effets de lumière et de mouvements.

Une des premières grandes œuvres de Sonia Delaunay est un « livre simultané ». Première déclinaison du genre, il s’agit d’une reliure de deux mètres d’un poème de Blaise Cendrars : « La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France ». Ce premier livre-objet connaît un succès immédiat et fait la fierté de son mari. En forme de clin d’œil, Robert Delaunay disait que l’œuvre de sa femme faisait la hauteur de la Tour Eiffel[7]. Ce qui n’est pas un détail quand on connaît l’importance de ce monument dans l’œuvre de Robert Delaunay. Il a quatre ans lorsque ses parents l’emmènent voir l’exposition universelle pour laquelle la Tour Eiffel a été construite. Il produira un nombre considérable de tableau sur ce sujet en utilisant différentes méthodes dont celle « simultaniste ». Cette représentation fut aussi un mode de lien pour lui puisqu’il offrit un tableau de la Tour Eiffel à sa future femme comme cadeau de fiançailles[8].

Ce sont donc des travaux et objets d’études singuliers pour chacun mais qui trouvent à se nouer autour d’une intuition et d’une inspiration simultanées : Robert Delaunay réintégrant des couleurs chaudes dans ces toiles en s’inspirant du livre-simultané de sa femme ; Sonia Delaunay créant des robes dites « simultanées » à partir des étoffes de tissus que son mari lui ramenait. Pas d’idéal de fusion pour ce couple mais un appui sur les créations singulières de chacun pour aller à la rencontre de l’autre. Avec leurs œuvres et leurs mots, Sonia et Robert Delaunay ont fait exister la langue singulière du symptôme qui les a liés[9], pour reprendre la formule de Patricia Bosquin-Caroz.

[1] Delaunay S., Nous irons jusqu’au soleil, Paris, Robert Laffont,

[2] Bernier G, Schneider-Maunoury M., Robert et Sonia Delaunay, Naissance de l’art abstrait, Paris, Lattès, 1995, p. 75.

[3] Ibid., p. 76.

[4] Lacan J., « L’Etourdit », Autres écrits, paris, Seuil, 2001.

[5] Bernier G. et al., Naissance de l’art abstrait, op. cit., p. 95.

[6] Enoncée en 1839 par le chimiste Michel-Eugène Chevreul.

[7] En effet, initialement 150 exemplaires de l’œuvre devaient être édités – le tirage fut moindre pour des raisons financières – mais la totalité de l’édition devait donc atteindre 300 mètres de haut, soit la hauteur de la Tour Eiffel.

[8] Bernier G et al., Naissance de l’art abstrait, op. cit., p. 76.

[9] Bosquin-Caroz P., « Le réel du couple », Quarto, n° 109, 2014, p. 13.

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